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Mes pas quittent le bureau traditionnel où ils se rendent chaque jour.

Mes pas semblent aller vers une station de métro où ils se rendent six fois par semaine, pour aller dans mon deux-pièces, manger de la nourriture sans goût, voir un journal télévisé de 20 heures sur une chaîne anonyme du câble, dormir puis repartir le lendemain pour, à nouveau, compter et calculer des chiffres anodins... Mais...

Mes pas, tout à coup, décident de prendre un autre chemin.

Mes pas se suivent les uns après les autres, explorant tour à tour des pavés, du béton ou de l’asphalte. Un couple de personnes âgées marche lentement dans le sens inverse au mien. Je les dépasse avec courtoisie, puis reprend ma route. Je passe d’une rue à l’autre, sans plus faire attention aux noms. Je vis un de ces moments où je me sens comme un marin en perdition dans un océan déprimant de gris. Gris clair, gris foncé. Une touche de noir. Éventuellement.

Mes pas divaguent à travers la ville. Le quartier japonais m’obnubile un moment. La seule jolie fille de l’autre côté du passage piéton me lance un petit regard. Qu’est-ce donc, un petit regard ? Si peu. Si peu comme moi dans cette ville que je n’aime pas, cette ville qui ne m’aime pas. Le petit homme rouge qui régit la vie de si nombreuses personnes dans une ville comme celle-ci cède sa place à son confrère vert et un conglomérat de gens s’agglutine rapidement sur le passage clouté. Des businessmen en costumes neufs, des SDF en couverture. Des gens parfumés avec la dernière eau de toilette à la mode côtoient ceux qui ont passé une journée harassante et dont le seul parfum est leur sueur. Tous ces gens qui se touchent, qui se frôlent, qui forment une masse indistincte et anonyme, malgré l’unicité de chaque être, se dispersent rapidement pour retourner vaquer à leurs diverses occupations éphémères.

Mes pas me conduisent vers l’opéra. De fines gouttes de pluie commencent alors à tomber du ciel teint en gris, comme pour s’accorder avec la ville. Ce gris ! Ce gris que je touche à cause de cette pluie, ce gris que je sens à cause des voitures, ce gris que je goûte à cause de la cigarette qui brûle mes lèvres, ce gris que vois sur les murs, sur le sol et maintenant dans le ciel, ce gris que j’entends autour de moi à cause des voitures qui roulent sur le sol, en veillant à ne pas dépasser les 50 km/h, ce gris me pénètre, ce gris m’enveloppe.

Mes pas me conduisent à une station de métro. L’odeur d’urine est si forte qu’elle me prend la gorge et les narines ; je ne peux m’empêcher de tousser. Petit à petit, je descends l’escalier. Une substance collante dont je n’ose imaginer la nature s’accroche l’espace d’un instant à mes semelles. Je m’approche de la carte des transports en commun, à côté de laquelle est dessiné, à la bombe de peinture, un membre viril grossier. Charmant et poétique. Je me poste devant la rame, écoutant sans le vouloir les élucubrations téléphoniques d’une femme noire corpulente en boubou. Le train souterrain finit par arriver, les portes s’ouvrent, et une nouvelle vague de chaleur et de transpiration m’écœure. Je monte à bord du wagon bondé. Aucune place assise, je m’accroche donc à la barre en métal, avec l’espérance stupide que personne n’ait déposé de crasse dessus. En face de moi, une étudiante aux cheveux bruns et aux lunettes rectangulaires lit ce qui semble être un roman érotique. Un jeune homme parle au téléphone en écoutant son interlocuteur dans des écouteurs dernier cri. Un trentenaire asiatique somnole à côté d’une vieille femme vêtue d’un manteau de fourrure, qui semble provenir d’un vison ou bien d’un renard. Le stéréotype d’un jeune cadre brillant lit un journal gratuit que l’on trouve dans les stations de métro. La femme qui attendait le métro à côté de moi a trouvé une place sur un strapontin et est plongée dans le dernier numéro d’un magazine de mode. Un échantillon de notre société.

Mes pas me font descendre à la station suivante. Une affiche géante m’invitant à écouter la matinale quelconque d’un animateur de radio quelconque m’agresse un moment. Je marche dans la station, puis monte dans la gare à laquelle celle-ci est reliée. Le rouge d’une échoppe de journaux me sort une seconde de ma torpeur éveillée avant que je n’avance et retourne au gris hypnotisant de la gare. Je m’avance vers le quai d’un train sur le départ. L’évasion est à portée de main.

Et pourtant.

Pourtant, je repars. Je reprends le métro. Je descends quelques stations plus loin, traverse quelques rues et me retrouve devant chez moi. Et je monte. Un salut bref à la concierge, qui me le rend à peine. Je prends mon courrier, et gravis, d’un pas lourd, ces mêmes escaliers. J’insère ces mêmes clés dans cette même serrure. Je m’essuie les pieds sur ce même paillasson. Je pose ce même pardessus sur ce canapé. J’allume cette même télévision. Je mange ce même céleri rémoulade préparé le week-end précédent.

Et je sais.

Je sais que demain, je repartirai. Je passerai ma journée devant un écran, ne m’arrêterai que pour prendre un café et reprendrai un autre chemin. Et je sais que si je fais ça, ce n’est aucunement par envie mais par besoin. Je sais que je ne pourrais rien faire d’autre. Je sais que mes pas décideront et voudront me faire prendre un autre chemin. Et je sais que mon corps suivra cet autre chemin, du moins jusqu’à un certain point. Et après, je rentrerai chez moi.

Et pourtant.

Et pourtant j’aimerais tant suivre mes pas.
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Ginette Vijaya · il y a
Une véritable réflexion philosophique .
On ne peut en effet faire que cela , comme s'il n'y a que cela à faire .

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Louis Rubellin · il y a
Merci Ginette ! Heureux que vous ayez su saisir la réflexion derrière ce texte ! Bonne journée !
Louis

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SakimaRomane · il y a
La routine de la vie :)
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Louis Rubellin · il y a
Eh oui...
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Doria Lescure · il y a
une vie à suivre, au rythme de ce récit doux et nostalgique, un brin désenchanté.....
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Louis Rubellin · il y a
Merci beaucoup Doria !
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Maggy DM · il y a
La force de l'habitude, celle qui nous noie dans notre propre vie, qui rassure parfois mais qui souvent prend le pas sur l'évasion, la spontanéité, ... peut-être un jour ses pas lui feront prendre ce train vers l'évasion... joli texte bien écrit. Merci pour ce partage.
Et si vous souhaitez passer par mes lignes... Belle journée

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Louis Rubellin · il y a
Merci Maggydm !
Je passe chez vous de suite ! :)

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Bernard Boutin · il y a
Pas à pas on suit allègrement le protagoniste de votre histoire, sans avoir recours au GPS !
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Yasmina Sénane · il y a
Envie d'un autre chemin !
Apprécierez-vous ma "Quenouille de sucre"en finale pour le Prix haïku automne ?

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Louis Rubellin · il y a
Bonjour Yasmina !
Désolé de n'avoir pu voter, je n'ai pas eu trop Internet ces derniers temps...
En tous cas bravo pour votre victoire ! :)

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Joëlle Brethes · il y a
Un être conscient de l'ineptie d'une vie répétitive et qui a des velléités de changement sans parvenir à suivre une nouvelle voie doit être sacrément malheureux !
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Louis Rubellin · il y a
Un essai d'après la rédaction du DNB 2017...
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Joëlle Brethes · il y a
Vous voici reçu avec les félicitations du jury ;-) ;-) ;-)
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M. Iraje · il y a
Une expression de la robotisation humaine bien rendue ...
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Louis Rubellin · il y a
Merci Miraje !
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Anne-Marie Mpeye · il y a
Merci de nous avoir permis de vous suivre. J'ai voté !
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Louis Rubellin · il y a
Merci à vous !
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Jean Calbrix · il y a
Un besoin d'évasion très bien rendu : aller là où les pieds veulent aller, mais le poids de l'habitude et du besoin de subsistance les empêchent d'aller bien loin. Bravo, Louis. Vous avez mon vote.
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Louis Rubellin · il y a
Merci Jean !

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