Mes parents sur mes épaules

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Moi, c’est Shek Daf. Être humain de 19 ans. Artiste slameur. Écrivain, poète, et dramaturge. Gagnant du « Grand slam de Kin »  [+]

Étant enfant, j’avais des rêves plein la tête, des trêves et mes quêtes. Je voulais toujours faire ce que j’aimais beaucoup et devenir celui que j’envisageais. Adepte des carrefours amicaux, je me voyais à la fois identique et différent de tous mes copains. Identique parce qu’on trainait ensemble, on avait les mêmes heures de jeux, de passe-temps ; on tournait autour d’un même repère, l’avenue Diyangi, notre petit coin de paradis. Parfois on allait à la rivière N’djili où les petits bandits des environs nous coursaient pour violation de leur territoire. Je me souviens de nos baignades sous un soleil dardant à plomb, dans ce mystérieux bassin assez vaste dans mes yeux d’enfant, de ses vagues qui mettaient à l’épreuve mon équilibre fragile et me terrifiaient, puis de ce fameux jardinier qui confisqua une fois nos vêtements et voulu l’amener à l’autre bout de la rive. Mort de rire! On aurait dû
retourner à poil ce jour-là.
Avec mes potes, on parlait de choses des mêmes niveaux, on fréquentait les écoles du même diapason social, on était tous issus des familles plus proches d’être pauvre que d’être opulente ; et de ce fait, on caressait les mêmes espoirs de faire l’exception de cette lignée.
Et différent d’eux parce que quand le soir tombait et que la sirène du coucher de soleil sonnait le glas de nos aventures de la journée, tout le monde rentrait chez soi, dans son logis familial composé de papa, maman et sa fratrie, sauf moi. Je n’étais pas comme le Christ ; j’avais un endroit sûr où poser ma tête. Mon nom ne grossissait pas le rang de ceux qui passent la nuit à la belle étoile sur les trottoirs ou sur les tables des marchés. Je venais d’une famille, mais désunie et inachevée. En groupe quand les amis parlaient de leur foyer, son quotidien, son bonheur et l’ambiance qu’il y avait; moi je ne faisais qu’écouter et sourire en dépit de spleens qui squattaient mon âme.
J’avais des parents, moi. Mais le soir j’étais soit chez l’un soit chez l’autre. Je les aimais tous les deux, je pensais qu’ils allaient se marier quand mon père aurait eu des moyens, qu’ils allaient donner un petit frère ou une petite sœur, et qu’on allait tous habiter ensemble dans une grande maison. Avec le temps, j’avais compris qu’ils avaient rompu dès le départ. Je ne connaissais pas la raison. Alors tous mes rêves de bonheur familial s’étaient évaporé comme de la fumée, car la réalité m’avait sorti du monde des illusions. J’avais vu clair. Mes yeux s’étaient ouvert à l’évidence. Plus le temps de m’inventer des imaginations. Ça devrait être très dur pour moi. Fils unique aux parents séparés. Tu ne connais pas cette douleur ; tu ignores sûrement l’influence et les conséquences de la séparation de parents dans la vie de quelqu’un. T’entends souvent parler de ces genres d’enfants sans connaître exactement leurs vrais problèmes et émotions. Personne ne peut sonder nos cœurs.
Je me sentais différents des autres. J’avais la tête d’un gosse maudit, car c’était pas un sujet passable. J’étais longtemps couvert de l’ignominie. J’en voulais à mes parents, au jour de leur rencontre et à leur temps éphémère. Parfois regarder les photos qu’ils firent ensemble me replongeait dans un bain mélancolique. Mille pensées traversaient ma tête. À chaque retrouvaille, ils faisaient comme si de rien n’était, ils causaient et riaient en ma présence, mais il y avait quelque chose toujours d’étrange entre eux. Un limite, un silence qui dit tout, des réticences, des regards qui se cherchent et se fuient en même temps, ou encore une honte dissimulée. Chacun s’était engagé ailleurs. Avec papa j’ai eu un deuxième maman, et avec maman j’ai eu un deuxième père. Ayant compris cela, je n’avais pas le temps de haïr la partenaire de l’un ou le partenaire de l’autre. J’avais accepté la vie comme elle se présentait. Ça fait donc quatre parents pour un seul enfant. Vous imaginez comment c’est rare, beaucoup et merveilleux? Au fil du temps, je me suis de plus en plus démarqué de mes amis qui n’en ont que deux et je m’en moque d’eux. Je souris en me couchant et en me levant car le temps a remplacé mon bonheur perdu par un autre. Deux mères c’est l’amour, l’affection, la tendresse et la bienveillance doublement. Et deux pères c’est la sécurité, la rigueur et l’amour aussi doublement. J’en reçois plein de cadeaux venant d’eux. Je dirai fois quatre. Je suis trop gâté maintenant. Quatre fois plus heureux que beaucoup d’enfants. Je n’ai plus honte de cette histoire. Par contre, ça m’a donné de l’orgueil et j’ai relevé la tête, avec mes parents sur mes épaules.
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