Mes frères les oiseaux

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Enfant, j'aimais les châteaux de sable. Je les bâtis aujourd'hui avec des mots. Je m'y installe avec ma femme et mes chats pour regarder la marée montante  [+]

Image de Automne 2020
Lorsqu’il était bébé et que sa mère le laissait dans le jardin sur une couverture étendue sur l’herbe, il levait ses petites mains vers le ciel et souriait en entendant chanter les oiseaux. Il ne dormait pas, il ne pleurait pas, il restait les yeux ouverts, le visage éclairé d’un sourire qui se transformait en un babil de rires quand éclatait soudain, au-dessus des pépiements des moineaux, la trille enjouée d’un merle. « Il prend des cours de langue » disait sa mère qui avait l’habitude de le poser en toute confiance à l’ombre des arbres pendant qu’elle faisait le ménage en jetant de temps à autre un œil dans le jardin. Elle le voyait alors battre des mains sous le feuillage qui frémissait au vent et laissait pleuvoir sur lui des confettis de soleil. Il en entendait des histoires ! Parce que quoi qu’en pensent les ornithologues, les oiseaux ne chantent pas uniquement pour des raisons pratiques. Certes ils cherchent à se séduire, à impressionner leurs rivaux, à mettre en garde leurs pareils de l’approche des prédateurs de tout poil, chiens ou chasseurs, mais ils racontent aussi des histoires que nul ne comprend s’il n’a appris très jeune leur langage. À trois ans, il sut ce que le gazouillis de l’hirondelle signifiait, à cinq ans le roucoulement de la colombe n’avait plus de secret pour lui. Adolescent il reconnaissait sans jamais se tromper le pinson qui fringote, la fauvette qui zinzinule ou le geai qui cajole. Il s’amusait des noms que les dictionnaires donnaient des divers langages de la gent ailée. Certains étaient poétiques et proches des onomatopées, d’autres ridicules et irrespectueux. Pour lui les oiseaux s’exprimaient dans une langue dont l’expression n’avait rien à faire avec les dictionnaires. Le serin parlait serin, le rossignol parlait rossignol comme le Chinois parlait chinois ou l’Italien italien. À seize ans il entra comme bénévole à la Ligue de protection des Oiseaux de Rochefort où il devint très vite irremplaçable. Il parcourait la campagne et écoutait chanter les arbres et les buissons, toujours prêt à venir en aide aux oiseaux blessés. Pour se moquer gentiment de lui, ses amis l’appelaient Saint-François. Il n’en était pas vexé, d’abord parce qu’il s’appelait vraiment François, ensuite parce qu’il aimait cet homme qui s’adressait aux animaux en les appelant ses frères. Lui qui ne croyait ni en Dieu ni en diable connaissait par cœur, comme on connaît un poème, cette page des Fioretti où François d’Assise après avoir abandonné toute richesse parcourt la campagne en s’adressant aux oiseaux : « Mes frères les oiseaux, de toutes les créatures de Dieu c’est vous qui avez meilleure grâce. Il vous a dévolu pour champ l’espace et sa simplicité… »
Il y a non loin de Marennes, sur un chemin étroit qui court entre les marais, un peuplier de taille remarquable, si haut qu’il semble vouloir rivaliser avec le clocher de l’église qu’on aperçoit au loin. Impossible de ne pas le voir ce clocher altier qui domine le pays sans relief et sert d’amer aux navigateurs. Le peuplier qui plie sous le noroît et ne rompt pas comme le chêne son confrère prétentieux de la fable, est connu dans la région où il est appelé « l’arbre aux oiseaux ». Mon ami Johan, l’ostréiculteur du coin m’a raconté l’histoire. Un petit matin d’hiver sans lumière, un jour si gris que l’eau des bassins et le ciel se confondaient, l’arbre s’était mis à chanter. Chanter n’est pas exact, disons plutôt crier. Des cris aigus, répétés, discordants, un tonnerre de cris à vous dresser les cheveux sur la tête. Johan est sorti de sa cabane avec Thierry son jeune employé sans oublier la carabine pour effrayer les voleurs d’huîtres. Le peuplier était noir, des centaines d’oiseaux étaient perchés sur toutes les branches : corneilles, grives, ramiers, oiseaux de mer aux cris rauques et désespérés, goélands marins, cormorans, mouettes. Tout ce monde s’égosillait à faire trembler la terre et à clouer le bec à l’océan qui reculait en repliant ses vagues. Johan s’est approché de l’arbre et il a vu, couchée sur le sol boueux, une forme sombre. C’était un jeune homme inerte dont le visage aux yeux clos était tourné vers le ciel. Ses jambes en partie immergées dans l’eau trouble du marais étaient coincées dans un entrelacs de racines et de tiges de ferraille. Johan l’a pris dans ses bras après avoir dégagé avec l’aide de Thierry les jambes prisonnières. Le jeune homme a été transporté dans la cabane. L’ambulance est arrivée et après les premiers soins l’a emmené à l’hôpital de Rochefort où il ne resta que le temps des examens et des radios. L’arbre avait cessé de crier dès que le gyrophare bleu de l’ambulance avait zébré de bleu la grisaille du matin.
« François je te l’ai déjà dit, il ne faut pas t’aventurer la nuit dans ces parages ! C’est dangereux, tu sais bien qu’il y a des voleurs que tu pourrais surprendre sans parler des bords glissants des marais. Il ne faut jamais y aller seul !
— Mais je n’étais pas seul !
— Ah bon ! tu étais avec qui ? »
François ne répondit rien pour ne pas s’exposer une fois de plus à la moquerie mais il pensa très fort à celui qui, il y a bien longtemps, s’arrêta sous un arbre pour parler aux oiseaux.
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MameT · il y a
très beau texte, très bel hommage aussi. Quand on les écoute de très bon matin, l'esprit vide de toutes pensées, alors on peut saisir leur "bonjour quotidien" :-)
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Georges Saquet · il y a
Très très belle histoire ... Mon vote.
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Les Histoires de RAC · il y a
Comme dans la chanson de Gérard Lenorman ♫
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Christian Wacrenier · il y a
Une des plus belles chansons de Lenorman!
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Michou Katianis · il y a
les oiseaux sont nos amis de la raison grâce à leur aérodynamique incroyable, mais plus encore, des amis de l'âme parce qu'ils nous apprennent comment voler en utilisant nos propres idées et concepts
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Christian Wacrenier · il y a
jolie définition de nos amis ailés!
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rosaL · il y a
C'est comme une enluminure, une naïveté de mosaïques.
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Fred Panassac · il y a
Après un début mystérieux, c’est à nouveau un très joli texte de toi que j’ai bien apprécié, en particulier pour les oiseaux et les paysages maritimes de Marennes.
Je ne connaissais pas ce peuplier.
Le personnage un peu rêveur de François est sympathique, le texte est bien construit, et ce qui m’a surtout séduite, c’est la fin inquiétante, très réussie avec cet enlisement.
Bravo Christian !

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Christian Wacrenier · il y a
Hello Fred! Fier de toi je suis pour ce poème enlevé et mordant! Ta mère a de qui tenir! Lol.
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Fred Panassac · il y a
Elle aurait aimé ce mot d’esprit, honneur à Aline et à la lignée Wacrenier qui compta et compte encore tant de poètes.
Je te dis à bientôt sur ta page où je vois des nouveautés.
Merci Christian pour ton retour sur Short !

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Philippe Clavel · il y a
Le texte est bien écrit et dans l'air écologique en ce temps où on prône le retour aux choses dites fondamentales comme la nature.
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Mome de Meuse · il y a
Bel hommage à tous ceux qui savent parler la langue des oiseaux...
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Randolph B. · il y a
D'une belle et personnelle écriture, vous nous rapprochez de la nature, on se sent proche de Messiaen et de François d'Assise ! Venez découvrir "Ressource " qui a bien besoin de votre sensibilité. Merci et bonne journée, Christian !
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Christian Wacrenier · il y a
je vais découvrir aujourd'hui même votre texte.

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