Merde mon bus !!

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Les mots me manquent, manque de temps et pourtant je ne cesse d'acheter des carnets et des crayons pour en écrire. Et si j'ouvrais une papeterie  [+]

Image de Printemps 2013
Comment pourrait-il oublier ?

Elle revenait d'où déjà ? Ah oui ! de Brest ; elle avait même souri lorsqu'il lui avait demandé « D'où venez-vous ? » et qu'elle avait répondu « De Brest ; quand je suis partie il y a eu un gros coup de tonnerre. »
Il n'avait pas ri, n'avait pas compris, il n'avait sûrement jamais lu Tintin, cela n'avait fait rire qu'elle. Dans ses grands jours, elle était capable de sortir des vannes qu'elle seule comprenait et encore, ça n'est même pas sûr ! Et le pire c'est de devoir expliquer une blague ! « Tonnerre de Brest » restera dans les annales. Des années après, il en rit encore, comme quoi...

Son gros sac à la main, elle a couru pour ne pas le rater, ce bus 91, celui qui la ramène le plus rapidement possible à Bastille, où elle s'engouffre dans le métro pour enfin arriver chez elle. Elle a couru, elle a glissé, ça fait cliché !
Ça aurait fait cliché si elle lui était tombé dans les bras, mais non ! Elle s'est lamentablement étalée sur le trottoir, devant lui, assis à l'arrêt du bus. Elle n'a jamais été sûre qu'il l'attendait ce bus, il était en train de lire.
Certains lisent chez eux, d'autres dans le métro, dans des parcs… Alors pourquoi pas lire aux arrêts de bus ? C'est un peu comme s'ils attendaient quelque chose ou tout simplement le bus... pour se donner une contenance.

Au lieu de se précipiter, de lui dire « Laissez-moi vous aider ! » ou de ne pas lui dire, mais de l'aider tout simplement, il a éclaté de rire... Un rire frais, un rire si spontané qu'on ne pouvait pas lui en vouloir. Sauf qu'elle lui en a voulu !
Elle avait mal, le genou en sang, et la seule chose qui lui était venue à l'esprit à ce moment c’était : « Je vais avoir une croûte comme quand j'étais petite ».

Un fou rire ! Voilà ! On peut appeler ça comme ça. Il ne pouvait plus s'arrêter.
Et elle, elle était toujours par terre, elle ne bougeait pas, elle avait mal...
Le temps a semblé s'arrêter.
Il riait toujours quand, enfin, il a posé son livre sur le banc et s'est approché pour l'aider à se relever.
Elle l'a regardé, lui a souri, lui a dit « J'ai mal au genou… », suivi d'un « Merde, mon bus !! ».

Le bus était en train de partir, il était un peu plus de 23h45, l'heure où les gens ne sont plus là, l'heure où ils prennent des taxis ou le métro directement, mais pas le 91, car quand on en rate un on attend longtemps, bien trop longtemps le suivant, le dernier. Le chauffeur leur a quand même demandé s'ils montaient. « Euh... non… », a-t-il répondu en riant toujours. Le chauffeur leur a souri, les portes se sont fermées, il est parti.

Elle a hésité entre rire avec lui ou pleurer.
Elle a ri ! Elle s'est souvent demandé, ne lui a jamais demandé, ce qu'il aurait fait si elle avait pleuré. Elle a préféré ne pas le savoir.
Elle n'a pas pleuré mais il a pourtant sorti un mouchoir de sa poche, lui a essuyé le genou, l'a prise par la main pour l'aider à se relever et a dit : « Ça n'est pas grave, nous prendrons le prochain ! »
« Nous » prendrons le prochain, pas « vous » prendrez le prochain.
— Venez, je vous paye un café, une limonade ou un whisky si vous préférez, pour anesthésier la douleur.
Il a pris son sac, elle l'a suivi comme si, de toute façon, c'était la seule chose à faire.
— Je ne veux pas rater le suivant.
— Ne vous inquiétez pas, nous allons surveiller ça de près.

Elle claudiquait, pas « boitillait », claudiquait. Elle adore ce mot et on a rarement l'occasion de l'utiliser ; c'est comme libellule, c'est un mot très joli mais utilisable uniquement à la campagne. Alors, elle s'entend lui dire : « Vous avez vu ? Je claudique ! » Forcément, il a éclaté de rire à nouveau. Qui utilise encore ce mot aujourd'hui ?
Donc, tout en claudiquant, elle a traversé la place jusqu'au café d'en face.
« Un verre de vin blanc s'il vous plaît ! Ça n'anesthésiera pas la douleur, mais ça la calmera un peu, ça me lance ! »
Il l’a regardée, a regardé son genou et lui a dit : « Vous allez avoir une croûte comme quand on était petits. »

C'est à cette seconde précise qu'elle est tombée amoureuse de lui. On tombe amoureux pour un rien, tout comme on tombe « désamoureux » pour un rien, un détail, un mot...
Elle l'a regardé avec des yeux comme on n’en fait plus.

Lui aussi a pris un verre de « La même chose, s'il vous plaît ! », a plongé son nez dans son verre, comme si là, il fallait se taire.
Oui, il fallait se taire...

C'est à ce moment-là que le bus 91 est arrivé.

Il a réglé les verres, il s'est levé, a pris le sac et a dit : « Venez, le bus est là. »
Ils sont montés et c'est à ce moment qu'elle lui a fait remarquer : « Votre livre ! Vous avez oublié votre livre » ; cela faisait un moment qu'il l'avait oublié son livre, au sens propre comme au sens figuré.
Elle lui a demandé ce qu'il lisait ; il a hésité un quart de seconde avant de répondre Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part d'Anna Gavalda ; elle s'est souvent demandé s'il avait menti ou non.

Peu importe, depuis cette minute, ils ne se sont plus quittés, sauf une fois, lorsque quelques mois plus tard, elle a dû refaire un voyage à Brest.
— Reviens vite ! lui a-t-il dit au téléphone.
— Oui, je serai là demain, mon train arrive à 23h45.

Il est allé la chercher, l'attendre au café d'en face pour mieux la voir sortir de la gare, elle l'a vu, elle a couru.

Le chauffeur du bus 91, lui, ne l'a pas vue.

Il retourne souvent à l'arrêt du 91, gare Montparnasse, et y pose un livre, « l’oublie »…
Il s'est toujours demandé si elle savait qu'il avait menti sur le titre du livre qu'il lisait.

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