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Actualité brûlante. Merci Laurent Bleves

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Bartho Lomé

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Je me présente : je suis la forêt amazonienne. Dans les années 20, et même pour être précise, à partir de l'été 2019, j'eus à subir des milliers d'incendies ravageurs durant quatre années consécutives. J'étais réduite à peau de chagrin, et mon intégrité était sérieusement menacée. Les hommes s'en rejetaient la responsabilité, les états s'accusaient mutuellement, les ONG s'en mêlaient, et tout ce petit monde parlait, parlait parlait, pendant que j'agonisais à petit feu. À petit feu ? C'est un doux euphémisme, car en vérité ce sont des embrasements dévastateurs qui me parcouraient… Oh, ils faisaient bien quelques pauvres tentatives pour enrayer le désastre, ces humains pitoyables ; mais la fournaise gagnait finalement sur leurs pathétiques efforts maladroits. Et la politique, les intérêts personnels, l'économie de marché, l'agriculture, l'exploitation des ressources… bref, toutes ces choses qui me sont étrangères, n'étaient pas toujours en accord avec les rares bonnes volontés qui voulaient ma survie… et la leur par voie de conséquence. Et pour moi, ça sentait le roussi !

Mais Laurent Bleves arriva ! C'était un obscur militant écologiste mais un idéaliste invétéré. Sans avoir auparavant consulté qui que ce soit, ni son parti, ni sa famille ou ses amis, il réussit à persuader les journaleux d'une chaîne d'information populaire, de le rejoindre rue de Varenne en face du ministère de l'Agriculture, avec promesse d'un scoop de premier ordre. Les médias ne furent pas déçus. Devant eux il brandit une pancarte sur laquelle était écrit : "Sauvez la forêt amazonienne", et une autre : "Boycottez l'huile de palme" ! Il beugla "nous sommes tous complices", tout en sortant un jerricane du grand barda qu'il avait posé à terre. Il s'aspergea alors d'essence, et y mit le feu. L'embrasement fut instantané. La plupart des passants était saisis d'effroi et comme tétanisés. Une femme hurlait, une autre protégeait son petit garçon dans son giron, lui cachant les yeux. Une odeur de cochon brûlé et de carburant empuantissait l'atmosphère. Deux hommes tentèrent d'éteindre le brasier, mais en vain. Laurent Bleves s'effondra devant les caméras repues, qui jusqu'au bout, ne ratèrent rien de l'action. Il mourut quelques heures plus tard à l'hôpital, dans d'atroces souffrances, mais passé à la postérité, au même titre que Jan Palach.

Ce fut une bombe médiatique. Les réseaux sociaux se déchaînèrent, et la polémique enfla. Il s'ensuivit une crise politique sérieuse en France, mais l'affaire fit aussi grand bruit à l'étranger. La conséquence la plus importante et la plus inattendue fut que Laurent devint un martyr et suscita des vocations suicidaires à travers le monde. Dans les jours et les semaines qui suivirent, des dizaines d'auto-immolations eurent lieu dans pratiquement toutes les capitales. S'il ne s'agissait pas systématiquement de moi et de ma sauvegarde, les causes étaient toujours plus ou moins centrées autour du thème de l'écologie, du développement durable ou de la décroissance. Les torches humaines faisaient fréquemment la une de l'actualité, qui se vautrait dans le catastrophisme. Le climat social était délétère, la morosité gagnait les âmes, et l'économie s'en ressentait, ralentissant insensiblement.

Il advint qu'un groupe d'activistes décida de s'attaquer au lobby pétrolier. Pour leur action, ils choisirent, la raffinerie de Normandie, la plus grande de France, qui fournissait quinze pour cent du marché national. Un petit commando réussit à passer les premières barrières de sécurité, et armé de caméras, commença à diffuser en live sur YouTube. Un martyr volontaire s'immola en direct pour la postérité, suivi par des milliers d'yeux sur des milliers d'écrans ; spectacle magnifique s'il en est ! Mais l'air étant saturé de vapeur d'essence, une explosion se produisit et déclencha un incendie. Celui-ci se propagea rapidement jusqu'à un réservoir de propane non loin de là, provoquant un violent chalumeau. À cet instant, les militants écolos étaient déjà morts, et les nombreux internautes, privés de leur juteux direct.

Quand les pompiers arrivèrent sur les lieux, les soupapes de la citerne s'étaient ouvertes et une torchère de quinze mètres s'élevait furieusement. Soudain la sphère explosa, tuant quatre sapeurs. Une boule de feu infernal se propagea sur un rayon de plusieurs centaines de mètres. Les systèmes d'arrosage qui s'étaient déclenchés sur les cuves avoisinantes n'empêchèrent pas celles-ci d'exploser à leur tour. Alors que la raffinerie était évacuée d'urgence, une réaction en chaîne dévasta une grande partie du complexe pétrolier. Les déflagrations se succédèrent pendant une bonne heure et résonnèrent des kilomètres à la ronde.

La catastrophe ne fut circonscrite que soixante-douze heures plus tard.

Le premier bilan était de trente-deux morts, dont douze pompiers et six écologistes. Mais aussi la fermeture du site et la perte de mille cinq cents emploies directs.

Les conséquences à moyen terme s'avérèrent toutefois bien plus graves. Pour faire court, les actions de Total chutèrent entraînant une crise boursière. Le prix de l'essence augmenta, l'approvisionnement de la capitale se faisait au ralenti, les biens ne circulaient plus. La situation politique et sociale, qui était tendue avant l'accident, devint intenable. Le pouvoir fut mis en difficulté, les manifestations se transformèrent en émeutes, les émeutes en guerre civile. Le gouvernement tomba et l'anarchie advint, avec le chaos. La France était à genoux. L'Union européenne ne fut pas à la hauteur et n'apporta pas une grande aide. Les uns après les autres, les États furent irrémédiablement entraînés dans la chute. Privées du marché européen, l'Amérique et la Chine ne tardèrent pas à ressentir les effets néfastes de notre déclin. Il ne fallut que quelques mois pour que la planète entière fût touchée par la récession, de l'orient à l'occident. Finalement ce furent les pays en voie de développement, qui s'en sortirent le mieux. La civilisation recula drastiquement et retomba assez rapidement dans un néo-féodalisme. La population mondiale régressa en quelques générations, soulageant ainsi la planète de sa pression.

Et je repris du poil de la bête ! On cessa de me surexploiter, on épargna mes zones encore vierges, et je pus regagner les terres agricoles, qui avaient grignoté mon espace. Les gaz à effet de serre d'origine humaine diminuant, le réchauffement se stabilisa, et les incendies se raréfièrent. Je prospérais à nouveau, protégeant affectueusement les populations autochtones qui me respectaient plus que jamais.

Ceci est mon histoire, et voilà pourquoi cent cinquante ans après, je ne remercierai jamais assez Laurent Bleves, initiateur de ma renaissance, et inspirateur de cet anonyme qui mit le feu à la raffinerie de Normandie.

PRIX

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Bartho Lomé · il y a
J'avais écrit ce texte un peu dans l'urgence, pour coller au thème. Je viens de le relire et... c'est pas terrible ! Je vous invite à me juger sur mes autres écrits, avec aussi les non sélectionnés, pour certains meilleurs que ceux en compétition.
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Bartho Lomé · il y a
Merci à vous :)
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Valerie Rosier · il y a
C'est sans doute de l'anticipation quelque part mais je doute que les grands de ce monde tombent de leur chaises si jamais une raffinerie de pétrole normande s'enflamme. Il y a quand même deux centrales nucléaires qui ont à moitié detruit le Japon et toute une population en Russie, mais franchement, ça n'a pas l'air de les déranger...En tout cas, c'est un texte engagé et bien écrit. bravo
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Bartho Lomé · il y a
Merci à vous. Vous avez raison, nous somme concernés aussi ; dimanche nous avons eu un super gros incendie de forêt chez nous au bord de l'étang de Thau...
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Patrick Peronne · il y a
Voir la forêt amazonienne brûler est un déchirement, et une révolte lorsque cette déforestation par le feu est tacitement encouragée par un apprenti dictateur au cerveau mononeuroné. Il faut en parler, et vous avez eu raison de le faire, en songeant que cette catastrophe écologique ne concerne pas uniquement le Brésil ( cf la Russie, l'Afrique, l'Indonésie…) Mes voix.
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M. Iraje · il y a
D'une actualité ... brûlante ! Tout est dit dans le titre.
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Bartho Lomé · il y a
Merci d'avoir lu plus loin que le titre :)
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Bartho Lomé · il y a
merci, je n'y manquerai pas :)
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Nicolas Privat · il y a
Bravo pour ce texte brûlant d'actualité. Je vote +++ Je vous invite à me lire, dans un autre registre...
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Bartho Lomé · il y a
Merci à vous, Oui, je passerai prochainement.
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Dominique Coste · il y a
Quelle chaleur ! Le sujet est malheureusement bien d'actualité ! Mes voix ! Je vous invite sur ma page..