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Méprise

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Onesiphore

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Allongé dans la boue d'un sillon, les yeux à fleur de sol, il observait les alentours que la brume rampante démasquait par à coup imprévisible, révélant par intermittence un amas de conapts autonomes enchevêtrés et délabrés, certainement abandonnés lors de la panique qui avait suivi l'apparition des premiers vaisseaux extra-terrestres. Les drogues de récupération instillées par sa combinaison commençaient à produire leur effet si bien qu'il se sentait légèrement euphorique. Il trouvait presque rassurante cette brume qu'il jugeait suffisamment épaisse pour brouiller la plupart des capteurs de mouvement et de chaleurs des drones ennemis. Signe de son allégresse chimique, le souvenir d'un film antédiluvien qu'il avait vu en cours d'anthropologie, Quai des brumes, l'avait fait sourire. Un frisson l'avait pris aussitôt, ce n'était pas vraiment le moment de se relâcher, ce que sa combinaison avait interprété en injectant un égalisateur d'humeur. Selon les derniers calculs effectués par sa combinaison, il devait se trouver au sud du mont Rochefort et son unité de l'autre côté, au sud. Il n'avait donc qu'à contourner la montagne pour retrouver les siens. Sauf que l'offensive ennemie avait probablement modifié les lignes de front. Il n'avait pas d'autre choix que de passer par dessus la montagne, car il ne tenait pas à vérifier par lui-même lequel des deux flancs, est ou ouest, avait changé de camp. Il devait avancer droit devant lui, soutenu par sa combinaison certes, mais à pieds. Il estimait le trajet à deux ou trois heures, autant dire une éternité alors que cela ne lui aurait pris qu'une ou deux minutes en HyperJet. Le sien avait été atteint par un tir d'antimatière et il n'avait du son salut qu'aux automatismes de sa tenue de combat qui l'avait habilement déposé au milieu de cette purée de pois qui noyait tout, amis comme ennemis, à des lieues à la ronde. Assez cogité. Il avait repris sa route, sautant de sillon en sillon, toujours caché par la brume, jusqu'à parvenir au dépotoir de conapts. Traverser cette zone n'allait pas être une partie de plaisir. On ne savait jamais qui où quoi y habitait.L'autonomie de sa combinaison ne l'autorisait qu'à deux, peut-être trois coup de laser avant qu'elle ne puisse plus le porter. Il devait être prudent à l'extrême, car terminer sa route sans combinaison équivalait à un suicide pur et simple. Quelques traces laissaient deviner des sortes de sentes qui s'enfonçaient dans le mikado géant des débris accumulés. C'était tentant de les suivre. Il pourrait y progresser raidement et gagner du temps, mais la probabilité d'une mauvaise rencontre augmentait d'autant. Le vent s'était levé et agitait les festons de lichens glauques qui s'agrippaient aux aspérités agressives des restes de plastique et de métal de ces habitats jadis mobiles et désormais cloués au sol pour l'éternité. La brume se délitait, il ne fallait pas trainer. Résolument il s'était engagé sur une des pistes les plus larges, pariant qu'elle avait été tracée par des humains. Le plus dur était fait, il apercevait déjà une sorte de sentier qui filait vers le sommet de la montagne. Au cours de son avancée, il avait soigneusement évité de s'approcher des conapts dont les unités énergétiques fonctionnaient encore. Bien qu'ils l'aient aguiché en faisant clignoter les projecteurs de leurs auvents, il s'était méfié de la rigidité de l'hospitalité offerte par les anciens occupants aux gens de passage. Et puis rien n'indiquait non plus si quelque envahisseur farceur n'y avait dissimulé un antivol de conception non humaine.
Il n'a plus qu'un tas de débris à dépasser. La brume qui colle encore à la pente protégera les débuts de son ascension. Un drôle de bruit le fait sursauter, comme un cri étranglé. Il se retourne. Une dizaine d'homoncules pustuleux le fixent de leurs yeux violets et triangulaires. Par pur réflexe, il tire. Une seule salve. Il fait un carton. Les ventilateurs de sa tenue de combat tournent à grand régime pour évacuer sa sueur. Il regarde rapidement autour de lui, plus aucun mouvement, il est seul. Pourquoi ses senseurs n'ont-ils pas réagi? Il vérifie la programmation, elle est calibrée pour repérer les envahisseurs. Un doute l'effleure, il se rapproche des restes jaunâtres dispersés par son laser. La nausée le saisit. Purée, ce ne sont pas des envahisseurs qu'il a dégommés. Des humains! Sous un gel de pseudo peau, les membres calcinés sont indéniablement humains. Malédiction, il a tué des compatriotes. Il sent la peur qui s'insinue en lui. Tout à coup, la luminosité change. Les brumes qui s'effilochaient se sont recondensées. Bon sang. Sa combinaison bourdonne en signe de danger. Une infinitésimale seconde il hésite devant la figure qui se trouve devant lui, puis il tire à nouveau. Pas très futé cet envahisseur. Se solidifier sous une forme humaine, c'est une bonne idée, mais pas un bonhomme de trois mètres de haut. Il saute par dessus la carcasse puante et fumante et entreprends son ascension. Quelle saloperie de guerre !

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Didier Caille · il y a
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Pascal Depresle · il y a
Un très bon texte qu'on prend plaisir à lire. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Topscher Nelly · il y a
Mes voix pour ce texte très bien écrit.
Mon univers si vous le souhaitez: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

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Jfjs · il y a
Un côté "wellsien" que cette brume.
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Elena Hristova · il y a
A la brume comme à la brume!
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Patrick Peronne · il y a
Une belle imagination. Des images fortes et surprenantes ( homoncules pustuleux... brrrr !!! ). Le vocabulaire est riche, le style est maîtrisé, le récit tout à fait bien mené. (attention à des petites coquilles comme en fin de texte " il...entreptrends son ascension". Je crois que le s ne s'impose pas). Mon vote
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