Ménaraya

il y a
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D'habitude la lumière ne se fait jamais par chez nous. Nous tous ici sommes d'un naturel patient. Empilés, encastrés à angle droit ou par des diagonales instables, nous avons appris à goûter la saveur du temps qui passe lentement et longtemps dans notre placard. Alors pourquoi faut-il soudain que des mains me tirent de l'obscurité douillette de notre grotte de bois ? Autour de moi les voisins grincent et branlent encore que je suis déjà dehors, éblouie par la crudité du jour.

Ces mains m'ont saisies aux arêtes. Je sens sur ma surface si lisse leur texture sèche et légèrement fripée. Ce ne sont pas des mains jeunes mais encore agiles et fermes. On me pose bien à plat. Je suis facile à prendre et bouger. De taille moyenne, je suis solide sans être pesante. A mon âge, on est encore légère et bien faite. Les mains se sont retirées. Une fine inquiétude s'instille en moi. Il y a que je n'aime pas l'eau. Simplicité et élégance. Voilà ce que je répondrais si on me demandait de parler de moi. Reconnaissable, mais pas ostentatoire. Oui, c'est cela. Là, des sons me parviennent des pièces adjacentes. Je me partage entre l'espérance et la crainte On m'a sortie, et je ne sais pas pourquoi. Est-ce un grand jour ou la fin d'un parcours ? Me jugerait-on déjà trop vieille ? Intérieurement, je me sens aussi fraîche et charpentée que le jour où j'ai été rangée.

J'ai l'impression que la nuit est tombée. M'aurait-on oubliée ? Pas de conjectures inutiles, pas de précipitation. J'entends des verres qui tintent et des voix qui s'élèvent. « Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire ! ». On m'a sortie un jour de fête. Des exclamations réjouies me parviennent. On doit ouvrir des cadeaux. Puis on se prépare pour sortir. La maison replonge dans un grand calme. Tant mieux, j'ai un peu sommeil. Je ne suis pas accoutumée à tant d'agitation.

Le lendemain, les mains me saisissent de nouveau.
« Ménaraya, ma chérie. Tu sais à quel point ton père et moi t'aimons. Nous sommes si heureux que tu sois notre fille. Nous ne t'avons jamais caché que nous étions allés te chercher très loin. Maintenant que tu as dix-huit ans, je peux te donner cela, qui désormais t'appartient. Fais-en ce que tu penses être le meilleur pour toi ».
Je suis tenue maintenant par les doigts tendres et émus de Ménaraya. Elle me repose et va se blottir dans les bras de sa mère.

Je n'avais jamais fait un tel voyage. Je suis arrivée dans la chambre de Ménaraya, sur son bureau, près de l'ordinateur. Celui-là ne cesse d'émettre de petits grognements gênants dès qu'on l'active un peu, et il me tient un tantinet trop chaud.
Je le sens quand Ménaraya me regarde. Elle est extrêmement silencieuse lorsqu'elle contemple le motif qui orne mon rabat supérieur. C'est une jeune fille aux yeux très noirs et très grands, aux traits doux enclos par des cheveux lisses et sombres.

Après quelques jours, elle fait glisser l'élastique qui me ceinture et m'ouvre. Menaraya sort avec précaution ce que je renferme : des photos anciennes, de vieux papiers ; la photo d'un bébé aux yeux de jais porté par une nurse devant un grand bâtiment sur fond de paysage lointain ; des documents dans une langue inconnue ornés de signatures et de cachets qui paraissent très officiels. Ménaraya regarde, Ménaraya lit. Elle respire à petit souffle mais son coeur bat la même démesure que celui d'un oiseau. Elle se saisit de ce bracelet minuscule, de cette gourmette de bébé que je crains toujours de perdre. Elle ouvre le fermoir, passe la chaînette autour de son poignet, mais elle a trop grandi depuis la Ménéraya des commencements, née là-bas si loin.
Elle a pris l'habitude de m'ouvrir et de compulser mon contenu. Elle a glissé la gourmette dans un petit sac en tissu. Elle a humé les papiers, à la recherche d'une odeur perdue. Elle a pris la loupe de son père et scruté les photos grain après grain. Elle a beaucoup utilisé ce grogneur d'ordinateur pour étudier les papiers. Avec lui, elle a aussi acheté un billet d'avion qui a passé quelques moments chez moi, et un jour, je la vois remplir un grand sac à dos. Ce jour-là, elle m'a regardée longuement avant de me refermer.

Je suis restée seule dans la chambre pendant un temps qui m'a paru bien long maintenant que j'ai pris l'habitude d'une compagnie animée. La mère de Ménaraya est passée quelquefois. Elle m'a regardée mais ne m'a pas ouverte. J'appartiens à sa fille maintenant, qui lorsqu'elle est rentrée, a répandu autour d'elle cette odeur de là-bas que j'ai immédiatement reconnue, cette odeur d'épices et de soleil.

Ménaraya a changé sans changer. Il y a peut-être dans son visage quelque chose de plus plein. Elle a rapporté des photos et des papiers qu'elle me confie mais qu'elle a besoin dans les temps suivant son retour du voyage des origines de regarder très souvent, longuement, en silence. A son poignet, je remarque deux bracelets qu'elle a rapportés et qui ne la quittent jamais, jusqu'au jour où elle en glisse un dans le sac de la petite gourmette. Je m'alourdis un peu. Mais je suis fière de mes responsabilités. Je sais ce qui m'attend, que cela ne tardera pas.

Ménaraya un matin me referme soigneusement en vérifiant l'ajustement de l'élastique qui me clôt. Elle ouvre la porte de son placard et m'installe confortablement sur une étagère. Me voilà débarrassée des grognements de l'ordinateur !

Je ne sais pas combien de temps je vais désormais attendre ici que Ménaraya me confie une nouvelle part de sa vie. Mais ce sera quelque chose d'important pour elle, et il en sera toujours ainsi. Son baccalauréat qu'elle passe dans quelques semaines ? Les photos de ses futurs enfants ? Inutile d'échafauder et de se perdre en conjectures. Je suis sa boîte de vie. Il y aura des moments où elle reviendra me voir et défera mon élastique. J'accueillerai ses émotions, j'accueillerai ses étapes. En tout cas, elle a bien compris que je n'aimais pas l'eau et m'a rangée en hauteur, bien au sec. On a beau avoir de l'expérience et le sens du devoir, quand on est une boîte en carton, on a aussi ses moments de faiblesse et ses fragilités.
90

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Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
Toujours autant d’emotions pour cette boîte en carton
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Olivier Descamps · il y a
" Les éléments se révèlent aux bons moments si bien que l'on ne peut que rester plongé dans la lecture. Une micronouvelle écrite avec soin, style, talent " Commentaire partiel retrouvé dans mes archives. Je revote !
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El Djibo · il y a
Mes 4 voix renouvelés pour votre texte Elena. C'est quand même triste de devoir revoter.
Mon texte est en lice sur le prix des jeunes écritures,Vous pouvez lire et voter s'il vous a plu. Le lien: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-seul-enfant-de-la-famille