Mémoires d'un prolo

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Passionné de littérature,de la langue, je profite de mon temps libre pour écrire des nouvelles. J'ai publié mon premier roman aux éditions du Mérite"Un Amour Infini". Je slame dans les bars  [+]

Mémoires d'un prolo


Il y a près de quatre vingts ans que j'ai fait mes premiers pas sur le boulevard Vincent Gâche à Nantes, cité de Jules Verne.
Pendant ma prime jeunesse, mes parents m'avaient appris à me fondre dans la masse, à me satisfaire de ce que j'avais. Enfant, j'aimais jouer avec mes copains au foot à Viarme, parfois on poussait une pointe jusqu'à Bretagne, il n'y avait pas encore la tour et c'était un vaste terrain vague. Et là, on affrontait l'équipe de Mangin Beaulieu, des sacrés gaillards taillés comme des rocs. Mon paternel travaillait à la Manu , enfin la manufacture des tabacs. Il n'était pas commode et quand il a vu que je ne foutais rien à l'école, il m'a dit un soir en rentrant du travail : «  Je connais un type là-bas dans les bureaux sur l'île de Nantes, il a une bonne place, je vais lui demander de te faire rentrer comme apprenti aux Chantiers Navals, là-bas tu gagneras bien ta croûte, tu auras un beau métier et le Dimanche tu pourras parader en costard dans les troquets du Commerce et te trouver une petite du côté de la Place du cirque où elles se rassemblent une fois leurs emplettes terminées. »
Et c'est comme cela que je suis devenu ouvrier qualifié. J'ai commencé en bas de l'échelle et j'ai suivi des cours du soir dans les locaux de la Gare Maritime. Je logeais dans le quartier de la gare de l'Etat, très populaire et vivant. Ca grouillait de partout, il y avait une vrai solidarité entre les gars, surtout avec les cheminots, les mécanos des Batignolles qui passaient leur Dimanche à bricoler leur bécane. Tous des têtes brûlées. A leur côtés, j'ai découvert le syndicalisme à la CGT. Des vrais rouges ces prolos, toujours prêts à se lancer dans des luttes terribles contre les patrons. Si t'avais pas ta carte, t'étais grillé, mis de côté, on te traitait de trouillard, de collabos du grand capital. Alors, j'ai suivi le rang. J'étais à bonne école tout en suivant mes cours du soir pour devenir soudeur/riveteur. Et comme je lisais des livres de Jean Jaurès, le grand théoricien socialiste; je passais pour un intello sauf pour Jeanne la serveuse du bar “Le longchamp” près de la droguerie Aimé Deltue où j'aimais acheté mes fournitures de peinrure. Tout de suite, le courant est passé entre nous deux, elle était belle,son teint mate lui donnait un petit côté espagnole, le Dimanche elle s'habillait toujours avec de jolies robes à pois rouge ou bleus. Elle se faufilait entre les tables avec la dextérité d'une anguille, n'hésitant pas à rabrouer ceux qui s'avisaient à avoir des gestes déplacés à son égard:”Bas les pattes bande de saligots, vous n'avez pas honte!grommelait-elle à leur encontre.
Ah, on sait bien qu'on a aucune chance, tu n'en as que pour le mino au fond de la salle, le nez toujours fourré dans son bouquin! répondait Emile le plus déluré de tous ces piliers de bistrot.
Après son service, je ramenais Jeanne chez ses parents du côté de Greneraie. Un jour, je l'ai prise dans mes bras et après l'avoir sérrée fortement, j'ai osé l'embrasser sur la bouche; c'était la première fois et j'ai piqué un fard comme jamais. Jeanne me rendit le baiser et me dit au creux de l'oreille:”T'inquiète pas, moi aussi je n'ai jamais embrassé un garçon”.
Trois mois après nous étions mariés; à la sortie de l'église Sainte Thérèse, quelques gars des Chantiers étaient là et faisaient une haie d'honneur avec leur poste de soudeur à l'arc. Nous avons fait la fête dans une guinguette près de Talensac. Après le buffet pantagruélique,nous avons dansé jusqu'au petit matin . Neuf mois après , nous accueillions notre premier fils Raoul à la maternité de l'hôtel Dieu.
Oh, ma Jeanne, maintenant que tu n'es plus là, je repense à notre vie simple ensemble à Plaisance où nous avions acheté un appartement. Je revis notre bonheur; tu m'as laissé trois beaux enfants, onze petits enfants mais tu me manques tant que parfois j'ai envie de te retrouver là où tu reposes en paix dans le cimetière de Beauséjour près du grand cyprès chauve. Il veille sur toi en attendant mon dernier souffle.
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