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Mémoires

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Vin Yl

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Le soleil se lève bientôt. Une vaste lueur rouge orangé parcourt le ciel de son immensité. De petits rayons lumineux traversent les branchages d’arbres mouillés par une longue averse deux heures auparavant. Le temps plus clément et le silence me font sortir de ma tente. Il faut que j’avance. J’ai eu de la chance ne pas être tué pendant mon sommeil mais il était vital que je me repose après trois jours sans fermer l’œil. Je recharge mon package sur le dos et reprend la route en direction d’un petit village aperçu hier. Aucune idée de ce qui m’attend là-bas, mais à force de vivre dans un monde comme celui-ci, on s’habitue aux choses inimaginables. Je n’oublie pas de veiller sur ma dernière acquisition : un colt.45 ramassé sur un cadavre à l’abord d’une ville assez glauque. Il m’a sauvé plusieurs fois, même si dans certains cas j’aurais préféré qu’il ne le fasse pas. C’est comme ça, l’instinct de survie il ne nous fait pas toujours agir comme on le voudrait. J’arrive enfin à l’entrée de ce village entouré de champs autrefois cultivés, maintenant calcinés. Des voitures sont abandonnées en plein milieu de la route principale, d’autres sont accidentées dans ces bâtiments sur le point de s’écrouler suite au choc. Peut-être y a-t-il armes et nourritures à l’intérieur de ces épaves... qui sait ? Sûrement les personnes dans l’habitacle, que je retrouve souvent décomposés, trucidés parfois brûlés avec leur véhicule. Hommes, femmes, enfants, les pillards ne font pas la différence. Pourquoi tant de haine ? Parce que la vie ne nous laisse plus le choix. J’avance prudemment en laissant un doigt sur la gâchette. Le crépuscule m’aveuglant, j’ai du mal à regarder devant moi, une faiblesse de plus sur ma longue liste qui pourrait me tuer. En face de moi, un parking vide avec en son centre une stèle à moitié effondrée énumérant le nom des soldats morts au combat de 39-45. Ils ont eu de la chance finalement ces soldats, car même s’ils ne sortaient pas vivants du champ de bataille, ils avaient une place dans les mémoires de chacun. Que reste-t-il du fermier croisé le mois dernier, pendu dans sa grange ? Rien. Juste un corps sans vie que personne n’aura la décence d’enterrer. Pire, dont personne ne se souviendra. C’est comme ça à présent.

De l’autre côté de l’aire de stationnement un minuscule magasin à la pancarte rongée par les mites se dévoile. Peu importe si des survivants affamés sont passés avant moi, rien ne m’empêche d’y aller et voir ce que je peux trouver. Ma curiosité et ma faim l’emportent sur mon appréhension. Trois balles dans le chargeur, une lame de rasoir dans la poche de mon manteau troué et une discrétion à toute épreuve, voilà ma façon de piller. Je place deux grenades à billes collées à de la patafix aux extrémités de la porte, une sorte de semtex artisanale. J’ai appris à me débrouiller seul au fur et à mesure, tirant des conclusions de mes propres expériences. Du haut de mes quinze ans, beaucoup d’évènements ont défilé devant mes yeux : la joie, la tristesse, la séparation, la solidarité, l’amour, la résistance, la foi, la tragédie, la liberté, la séquestration, la vie, la mort... Et je suis toujours indemne. Pour combien de temps ? Le plus longtemps possible je l’espère. Je contourne la supérette et me faufile par la sortie de secours. A ma grande surprise, quatre hommes cagoulés munis d’armes à feu cherchent des provisions. De justesse, je parviens à m’éclipser dans un rayon, hors de la vue des tueurs. Silencieusement, le souffle court et les pas légers, je regarde par à-coup au coin d’une l’étagère ce qui est en train de se passer.
- Y’a nada dans ce bled les gars, pourquoi on campe dans les environs ? On va finir par mourir de faim et de froid et des vicelards prendront nos affaires. On a de quoi tenir des semaines, alors...
Il est coupé par un coup de poing ravageur s’abattant à la hauteur de son ventre, venant d’un de ces camarades. Il est relevé et tenu au col :
- Arrête de te plaindre, j’en peux plus ! Tu veux rester au camp ? Pas de problème, mais ne vient pas te manifester les semaines dont tu parles comme quoi il n’y a plus de quoi manger ni boire, sinon je te tue sans hésiter pour préserver la santé de garçons qui en valent la peine, compris ?
- Oui...d’accord...Excuse-moi...Je ne me plaindrais plus...C’est compris, articule-t-il.
En guise de punition, le leader projette son acolyte par terre, qui vient s’affaler contre une vitre.

Ne te retourne pas. Cette phrase se répète de plus en plus vite. Ne te retourne pas. L’homme reprend connaissance. Ne te retourne pas. Je ne bouge pas, de peur d’éveiller les soupçons. Ne te retourne pas. Le néon vieillot au-dessus de moi n’arrête pas de se balancer, ne produisant de la lumière qu’une fois sur deux. Ne te retourne pas. Le bruit de grosses gouttes de pluies résonnent sur le toit. Ne te retourne pas. L’homme déboussolé se met à quatre pattes, se tenant la tête, puis le cou. Ne te retourne pas. Il semble ressentir une douleur. Il agite son cou de droite à gauche.

Et se retourne.

Tout est allé très rapidement. Trop rapidement. Je me revois courir sous la pluie battante, abandonnant mon sac à dos pour troquer le poids contre la vitesse. Des tirs me frôlent, des insultes. La poursuite continue à l’extérieur du village, dans les champs rasant et sombres. J’aperçois derrière moi ce paysage devenu commun : des façades décolorées, du bitume défoncé, un vent frais et aucun signe de vie, une habitude qui nous apprend la solitude.
Je sens encore les frissons me parcourir le dos, dans cette vaste clairière qui fut mon tombeau. Les hautes herbes sèches et grises échangent cette couleur contre un rouge sang enfantin.
Ainsi je comprends la force de tous ces gens morts dans des conditions déplorables :
Ils ont bravé la mort pour un repos éternel.


« La tendresse du cœur, c’est ce que la nature a donné aux hommes en leur accordant les larmes »
-Suétone-
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RAC · il y a
J'aime bien cet univers enre du Lundlum & du Djian...Je vias trouver le temps de lire le reste. A bientôt sur nos pages respectives...
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Isabelle Lambin · il y a
Un texte nerveux et bien écrit. Bravo !
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Julie B · il y a
Une écriture acérée et un style très personnel impressionnants si c'est du haut de 17 ans seulement. Bravo
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Vin Yl · il y a
Merci beaucoup, j'avais beaucoup travaillé ce texte et c'est un univers qui me tenais particulièrement à cœur à mes 15 ans. Toujours d'ailleurs... ;)
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LongBreath · il y a
J'en frissonne encore, je ne savais pas que le type à côté de moi en français écrivait si bien. :p
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Vin Yl · il y a
Mince je suis grillé :-p
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Gavin Pellé · il y a
Félicitations pour cette nouvelle très bien rédigée permettant de se plonger dans cette scène apocalyptique. La survie est un moment très passionnant!
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Vin Yl · il y a
Merci, n'hésite pas à aller voir tout comme les autres ma dernière nouvelle "Barrage" sur mon profil ! :-)
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Vin Yl · il y a
Merci pour vos votes et vos avis positifs, ça motive toujours ! :-) ...A très bientôt pour une prochaine nouvelle !
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Ricou · il y a
une histoire en mode survie : on visualise bien les scènes et on reste bien "collé" au personnage. Mon vote !
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Lise Lanapavan · il y a
Une nouvelle post apocalyptique qui se suit comme un film : un scénario, des décors et une action prenante.. où l'on réalise avec effroi que le "je" est un adolescent. La fin est particulièrement émouvante... Premier vote !
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