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Ardores

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J’ai dans ma propre langue les mêmes difficultés que l’on a avec une langue étrangère : je comprends ce que je lis, parce que je connais le vocabulaire, mais je ne trouve pas de moi-même les bons mots pour m’exprimer. Je perds les prénoms, je perds les noms, je perds les mots. Des mots que j’ai pu utiliser régulièrement peuvent disparaître, ou plus précisément ne plus m’être accessibles, parfois pendant longtemps, malgré des efforts pour les retrouver. La disparition peut être subite : je dis un mot, un nom, puis une minute après je suis incapable de le redonner. Alors que parfois cela va me venir tout de suite, il y a des moments où je cherche désespérément un mot, un nom, mais tout ce que j’ai dans ma tête, c’est un blanc. Et ce n’est pas qu’une image banale, c’est réellement l’image que j’ai en tête : je vois une blancheur qui représente un vide, une absence totale de mot, et presque de pensée. Dans ces moments là c’est comme si tout mon vocabulaire était inexistant, je n’ai rien à quoi me raccrocher. Et cela m’empêche parfois de parler en société, parce que j’ai une idée que je ne peux pas exprimer parce qu’il me manque un mot.

Il y a même des mots, que je n’utilise pas fréquemment mais qui sont tout de même courants, que je sais avoir du mal à retrouver. Cela va de l’hypocrisie aux soupirs, ce peut être artificiel ou folklorique. Même en ayant des raviolis sous les yeux, le mot qui les désigne ne me vient pas en tête alors que je le cherche. Impossible de trouver comment retrouver ces mots-là qui, lorsqu’ils me viennent, semblent venir de nulle-part, où ils repartent aussitôt prononcés. Il m’est arrivé d’observer récemment que je perdais même des mots qui peuvent pour moi être assez importants, voire vraiment courants, comme autiste ou polygone. Ce peut donc être des mots que j’ai utilisés sans problèmes et très régulièrement à un moment, qui m’échappent à un moment, sans que je sache pourquoi.

J’ai pu entendre que se rappeler c’est recréer le fil d’une histoire : on attrape un mot, un souvenir ou une émotion et on remonte ou on déroule un récit, presque à chaque fois nouveau car nos souvenirs ne sont pas totalement fiables. Ils sont transformés car nous les changeons avec nos expériences et à cause des phénomènes complexes de conservation et de destruction de la mémoire. Pour pouvoir se rappeler quelque chose, il faut avoir créé des associations entre les choses, avoir gravé des lignes dans le cerveau entre des éléments liés d’une manière ou d’une autre, par causalité, par similitude, etc. Sauf que j’ai l’impression que chez moi beaucoup de choses sont simplement éparpillées, n’ont pas de lien entre elles. Mes connaissances sont éloignées les unes des autres, et les retrouver s’avère parfois aussi difficile que découvrir une épingle dans une botte de foin.

C’est un peu par chance que mon cerveau accède aux données qui y sont gravées, comme par une sorte de loterie. Le stress, le manque de concentration, une certaine forme de fatigue, voire parfois un défaitisme a priori plus fort que ma volonté m’empêchent l’accès à des choses que je connais. Je ressens aussi cela lorsque j’essaie de réfléchir aux échecs ou à un problème qui nécessite de parcourir un arbre de possibilités un peu important : il y a comme un blocage, mon cerveau refuse de travailler et ne souhaite qu’une chose, que je passe à autre chose ou que je me contente d’une intuition sans mot, sans raisonnement fiable. Il est désespérant de ressentir cela, car on touche alors aux limites de ses capacités de réflexions, et j’ai l’impression que je touche les miennes très vite, trop vite. La disparition des mots, quand elle m’apparaît alors que j’en cherche un, semble parfois brutale et presque complète. C’est comme si mon vocabulaire était limité aux mots simples et très courants. Dans ces moments j’ai l’impression d’être un animal dépourvu de langage, ne vivant que par sensation innommable, et c’est à la fois effrayant, quand je cherche en vain un mot, et apaisant, parce que je ne pense presque à rien.

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Ludmila Constant · il y a
Oh que je vous comprends! C'est exactement la même chose qui m'arrive , depuis un temps.
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Ardores · il y a
Personnellement je le vis depuis longtemps, malheureusement.
Le sentiment est que cela ne va pas en s’améliorant, bien au contraire.

Merci pour vos lectures et commentaires.

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