Memento

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En compétition
Image de Été 2020

Cela faisait des heures maintenant qu’il était là, debout, à la regarder fixement.

« Où es-tu ? »

La pièce était étroite et composée de quelques meubles bon marché où étaient disposés des bibelots sans grand intérêt, tous plus poussiéreux les uns que les autres. La porte entre-ouverte d’une grande armoire en chêne laissait apercevoir, tombant de leurs cintres, trois longues chemises strictement identiques.
Une ampoule éteinte accrochée à quelques fils pendait au plafond. En guise d’éclairage, seul un léger faisceau de lumière rougeâtre se faufilait à travers les stores mal fermés d’une fenêtre. La pièce n’allait pas tarder à être plongée dans l’obscurité.

Ce manque de lumière ne le dérangeait pas : il connaissait par cœur ce qu’il était en train de regarder. Et pourtant, il avait l’étrange sentiment que plus il l’observait, plus il avait l’impression de la découvrir. Ses longs cheveux fins absorbés dans un parfait chignon qui trônait sur sa tête, ses yeux pleins de malice, ses deux petits bras pliés en couronne au-dessus de son visage.

« Ma fille chérie. Mais où es-tu ? »

Cela faisait si longtemps qu’elle était partie qu’il n’arrivait plus à se remémorer ses couleurs. Était-elle blonde ? Brune ? Rousse ? Avec de jolis yeux bleus ?

Il avait beau y réfléchir de toute ses forces, il n’arrivait pas à se souvenir de ce qui lui était arrivé. Pourquoi était-elle partie ? N’avait-elle plus envie de le voir ? Lui était-il arrivé quelque chose ? Il fronça légèrement les sourcils. Cette idée le mettait en colère.

Il la fixa droit dans les yeux, avec toute la volonté dont il était capable, comme si cela pouvait permettre qu’elle lui réponde enfin. Mais elle ne répondait jamais.

L’obscurité se faisait de plus en plus présente. Seule une faible lueur chaude résistait à la nuit et parvenait à arriver jusqu’à elle, marquant le relief de ses joues dans un jeu d’ombres et de lumières.
Il avança lentement son bras vers le petit visage rond, dans un geste ferme et hésitant à la fois, pour finalement y poser sa main avec tendresse. Sa peau était froide comme la pierre, blanche comme l’argile.
Il resta comme cela pendant plusieurs minutes, son regard plongé dans le sien, sa main sur sa joue.

Il sentit sa gorge se nouer. D'un geste brusque, incontrôlé, il se recula violemment. Il ne devait surtout pas se laisser emporter par ses émotions, il fallait qu’il se ressaisisse afin de garder les idées claires. Mais pour cela, il ne devait pas oublier. Il ne devait pas la quitter des yeux.

« Mais où es-tu ? »

Il était fatigué de regarder, il aurait aimé arrêter, mais c’était impossible. Il devait comprendre. Sa fille, si petite, si fragile, qui avait perdu ses couleurs. Sa raison de vivre ne pouvait qu’exister en blanc, si froide. Il fallait qu’il sache.

Ce fut un bruit inhabituel qui faillit le sortir de ce face à face interminable.

Quelqu’un frappait timidement à la porte.

Il n’eut pas le temps de réaliser que la porte s’était entrebâillée dans un léger grincement, à peine audible. Dans l’encadrement, une petite tête potelée couverte d’une chevelure brune fit irruption.
L’enfant fronçait les yeux afin d’essayer de comprendre où mettre les pieds dans cette obscurité, pour finalement se résoudre à appuyer sur l’interrupteur et faire revivre l’ampoule qui pendait au plafond. Quelques secondes d’adaptation lui furent nécessaires pour enfin distinguer quelque chose, mais, à l’instant où elle aperçut la silhouette de l’homme au fond de la pièce, elle se rua énergiquement vers lui.

D’un geste sec, il écarta ses doigts et déroula le bras en direction de la petite fille afin de lui signaler de ne pas approcher. Il ne devait pas la quitter des yeux.
Les yeux de l’enfant s’agrandirent pendant que le reste de son petit visage rond se refermait.

— Papa ?

Il n’écoutait pas. Il n’entendait pas. La regarder, droit dans les yeux, toujours.

— Papa, c’est moi !

Il resta figé, impassible. Il devait continuer de la fixer. Pour ne surtout pas l’oublier. Pour comprendre. « Où était-elle ? »

La porte finit par s’ouvrir entièrement pour laisser entrer une grande femme brune au regard fatigué, suivie d’un jeune homme portant une blouse blanche trop grande pour lui. On pouvait lire sur son badge : « Étudiant infirmier ». Il esquissa un sourire gêné à la vue de l’homme debout qui ne semblait pas avoir remarqué leur présence.

— Cela fait plusieurs jours qu’il passe son temps à fixer la sculpture du buste de votre fille qu’il a réalisé en atelier d’art y a quelques semaines, annonça l’infirmier d’un air désolé. Elle semble le troubler. Il refuse de manger, nous devons le nourrir de force... Mais ne vous inquiétez pas ! ajouta-t-il précipitamment en voyant une expression inquiète se dessiner sur le visage de la femme. Ce sont des mauvais jours, ça arrive fréquemment avec les pathologies liées à la mémoire. Je vais consulter le médecin afin de réadapter son traitement. Je vous propose de repasser ce mercredi, si cela vous convient ?

La femme acquiesça en baissant les yeux. Elle rappela la petite fille d’une voix douce et la prit dans ses bras, pour ensuite lentement se diriger vers l’encadrement d’où elles étaient apparues.
Au moment où l’infirmier saisit la poignée de la porte afin de la fermer, la petite fille se retourna, dans un dernier espoir, le regard embué vers cet homme qui l’avait ignorée.

Il était toujours là, debout, à la regarder fixement.

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Ginette Flora Amouma · il y a
Une maladie terrible qui isole . C'est poignant.
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Sylvianni · il y a
Un texte sensible qui rejoint l'injoignable
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Mireille Bosq · il y a
De façon condensée, l'histoire d'un drame familial, sans doute un deuil impossible qui rejaillit sur toute une famille. Parfait pour le format.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Belle écriture qui retrace à merveille mon vécu, merci
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire empreinte de tristesse, d'angoisse et de douleur ! Mon soutien ! J’ai le plaisir de t’inviter à venir accueillir “l’Exilé” qui est également en lice pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Chantal Sourire · il y a
Saleté de maladie mais joli texte, j'aime !

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