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Mémé perd ses bas

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Machine armite

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« Vous êtes la nouvelle aide à domicile ? C’est pas trop tôt, je me suis mise derrière mes vitres dès potron-minet. Alors, autant que je vous prévienne tout de suite, j’ai des voisins très particuliers. La dernière aide à domicile, elle en est pas revenue. Dire que jadis, ce quartier était le plus chic de la ville ! Ces gens- là, je vous le dis, sont totalement dégénérés. De toute façon, après 68, tout est parti à vau l’eau et mon Lucien aussi !
Je vous narre le père. Toujours derrière sa fenêtre à épier ses voisines. Même moi, j’y ai droit. Rien ne l’arrête, ni mon dentier, ni le déambulateur, ni mes gaines sur le séchoir. Je fais tout pour le décourager, je suis la femme d’un seul homme. D’ailleurs, il vous attend au salon.
Bougez pas, je vous conte la mère. Les cheveux mauves, vous conviendrez que c’est déjà pas bien normal comme Régécolor. Elle frotte ses vitres toutes les heures. Elle a une mémoire de poisson rouge et me fait signe de la main cent fois par jour. Elle travaille pas non plus. Elle a l’air est mis, non, l’autre, l’air est sain. Vous savez bien, c’est des sous de la Caisse, comme ma pension. Vu le peu d’oxygène que ça amène à mes finances, y doivent pas avoir assez d’allocations pour quatre. Je me demande si le père est pas un peu dis-z’y ou dis- leur ou un bazar comme ça. Faut que je redemande à l’infirmière.

Laissez donc votre tablier, je m’en va vous évoquer le fils...Un hurluberlu avec une crête d’iroquois, un pantalon troué et un triporteur qui fait un boucan du tonnerre. J’ai le cœur qui se retourne dès qu’il passe sous mes fenêtres. En plus, il me nargue, l’olibrius. Il m’envoie des baisers, à moi...une femme respectable qui n’a aimé que son Lucien. Faut dire, avec un père pareil, le gosse, y peut pas être autrement.
D’ailleurs, je lui ai dit au Lucien « Je vais pas tarder à te rejoindre parce que je me plais plus en ce bas monde». A ce propos, quand vous astiquerez Lucien, soyez délicate. N’ouvrez pas le pot. Quarante ans qu’il est sur la télé, déjà qu’en soi, il est fort poussiéreux, allez pas lui en remettre une couche.
En parlant de mettre une couche, la dernière aide à domicile, je l’aimais pas non plus. Surtout, elle me parlait comme si j’étais demeurée. « Alors, elle a bien dormi, elle a besoin de la petite ou de la grande toilette. Elle a eu de la visite ? Les enfants sont venus ? » Tu parles, les gosses ? Voici belle lurette que je les vois plus. Je lui ai dit au Lucien « Les enfants, c’est que de l’ingratitude. On s’est saignés aux quatre veines et y sont pas fichus de s’occuper de leur vieille mère, quasi mourante »
A la fin, l’aide à domicile me garait devant la fenêtre avant de briquer Lucien. Tu penses, elle croyait que je la voyais pas avec son talkie ? Sûr qu’elle avait un galant, faut pas me prendre pour un lapin de six semaines. Vous avez un talkie ?
Posez donc votre chiffon. Je vous ai pas tout dit. A côté, ils ont aussi un chien, enfin si on peut appeler ça comme ça ! Il aboie dès qu’il me voit. Il est repoussant de laideur : un œil à Paris, l’autre à Marseille et le museau tout en dedans.
Bougez pas, je vous relate la fille ! Mais si...c’est la Caisse qui paie et l’infirmière m’a dit que le personnel du CCAS devait dialoguer pour maintenir un lien social et susciter la confiance des personnes âgée, isolées socialement. Voilà le tableau : des cheveux violets. Faut dire qu’avec sa mère, la gamine, elle peut pas être autrement. Elle a un pantalon tellement serré que la couture fait office de speculum. Et puis, des clous sur le nez et la langue...une vraie caisse à outils... Attendez, je crois que ça sonne. Allez ouvrir nom d’une pipe ! Vous avez l’oreille dans le plâtre ou bien ? Quelle gourde celle-là aussi, c’est pas Dieu possible, elle veut rien maintenir et rien susciter, je vais me plaindre au CCAS.... »
« Bonjour... Mémé vous avez de la visite. C’est Elodie votre arrière petite -fille. Elle est là avec Kiki, votre petit chien. Vous savez...Elle est déjà passée hier. Tous les jours, depuis que je viens, je me dis que vous avez drôlement de la chance d’avoir de la famille juste à côté ! »
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A. Nardop · il y a
Bien vu, certains n'existent que par la malveillance cristallisation probable d'une demande d'amour impossible.
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Eulalie Polidori · il y a
Bien vu !
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Didier Poussin · il y a
Ragots de mémé
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Toute la délicatesse des gens de cet âge !
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Estelle Polidori · il y a
Hilarant et avec de ces pépites ! Dis-leur... ou l'air est mis / l'air est sain ! J'adore
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