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Même pas peur !

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Eowyn

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Je ne pense plus qu'à ça. Depuis quinze jours, c'est une véritable obsession. Je dors mal, je suis d'une humeur méphistophélique. C'est à peine si je mets le nez hors de mon antre.
Depuis que Marco a été percuté par un padawan de la trottinette électrique ayant réussi à bloquer son accélérateur en mode tout schuss, de percuter mon ami, de le bousculer tel un culbuto, de le projeter sous les roues d'un bus, à l'angle de la Via Guelfa et Cavour, de le transformer en un panini mortadelle, depuis donc cet après-midi de printemps florentin, je ne décolère pas. Car Marco, c'est plus qu'un ami, plus qu'un frère, plus qu'un autre moi. C'est ! C'est mon enfance ! Nous étions voisins de palier, inséparables, et nos mères passaient des heures à passer le quartier au peigne fin de leurs commérages. Ce sont nos tribulations estudiantines à nous croiser les neurones face à des colonnes de chiffres dans l'antique salle de Physiques du non moins antique Professeur Tymiorty. C'est aussi mon futur ! Nos projets crayonnés dans des carnets qui s'empilent, façon tour de Pise : les lunettes pliables sur lesquelles on peut s'assoir en toute quiétude, le livre avec lumière intégrée, rechargeable grâce à de nano batteries solaires, la pince à épiler pour chat, le téléphone détecteur de mensonges, le stylo rouge à correction automatique, la bicyclette à la selle modulable en cabine de bronzage pour croupion.
Pour Marco et moi, vivre et inventer ont toujours été indissociables. Et il est hors de question que cela ne soit plus d'actualité, que sa moue de cocker ne me serve d'étalon, que je ne vois plus le sol du laboratoire jonché de croquis, de courbes, de mesures. J'irai affronter Hadès et tous les diables, je mettrai l'Enfer sans dessus dessous, j'irai le chercher tel Orphée, je l'en sortirai, contrairement au même Orphée. Mais comment ?
Encore une nuit blanche, le ciboulot de guingois, Bohemian Rhapsody entre les oreilles. Et rien. Pour tenir le coup, je converse à tout ce qui rampe, bouge, frétille dans mon labo. J'ai besoin d'aide. Qui aurait de telles compétences, je maugrée dans ma barbe de dix jours, tout en chassant d'un coup de pied Roj, mon rat et en faisant défiler sur l'écran de ma tablette, mes multiples requêtes. Une brume enserre mon cerveau, j'avale de travers une gorgée de café froid, j'écrase une aile de Niquedouille, mon papillodrone venu se poser en catastrophe sur la table quand un sigle emplit l'écran : C.D.I. Je me rue sur mon téléphone.
— Confrérie des Inventeurs, j'écoute, module une voix nasillarde.
— Leonardo da Vinci, je souhaiterais solliciter...
— Vous n'avez pas réglé vos cotisations depuis cinq ans, tranche la voix. Votre demande est invalide.
Plus rien. Le vide sidéral. Cette grognasse a raccroché. En voilà des manières, tout ça pour un malheureux oubli. Je me promets, dès que j'aurai ramené Marco, d'inventer le compte bancaire crédité infiniment et de pulvériser cette confrérie de mes deux, du moins la donzelle qui vient de m'envoyer bouler.
— Patron, susurre Carmela, puis-je me permettre une suggestion ?
— Humm, je grogne. Réfléchis bien à ce que tu vas dire, sinon je te désosse et envoie tes microprocesseurs aux quatre coins du globe.
Des menaces, mon androïde en a entendu un bon nombre et ce n'est pas celle-ci qui l'effrayera. Elle brandit ma tablette qu'elle me colle sous le pif. Des yeux marron moqueurs, des sourcils épais, des cheveux bruns en brosse occupent la totalité de l'écran. J'en écrase la deuxième aile de Niquedouille. Foutu.
— A qui ai-je l'honneur ?
— Carmela, androïde, deuxième génération, vieille amie de Jarvis, votre majordome et ordinateur de bord. Je me permets de m'adresser à vous, au débotté car mon patron, a besoin de votre génial esprit, M. Stark.
— Votre patron ?
— Vinci, Leonardo répond Carmela en me désignant du bout de son doigt argenté.
Je me confonds en excuse. Je répète que je suis désolé de le déranger, que c'est un cas de force majeur, que j'espère beaucoup de sa brillante intelligence et de sa technologie à faire pâlir Bill Gates. Question compliment Tony Stark n'est pas en reste. Un verre à la main, il dresse la liste de toutes mes inventions.
— Mon armure d'Iron Man doit beaucoup à vos recherches sur les proportions, à votre homme de Vitruve. Je vous écoute.
Je synthétise au mieux pour en arriver à l'essentiel : exfiltrer Marco du néant. Telle est mon obsession.
— Je sais retoquer les souvenirs douloureux mais je crains ne pas être à la hauteur de votre demande. Disons que j'aurai besoin d'un peu de temps pour faire les calculs adéquats. Et je me doute que ce temps, vous ne l'avez pas. Pourquoi ne vous adressez-vous pas au C.D.I, vous pourriez joindre d'autres inventeurs plus experts que moi sur les voyages temporels par exemple.
J'omets d'expliquer que je suis en indélicatesse avec la Gorgone du C.D.I et remercie chaudement Tony car un nom surgit dans mon esprit. Emmett Brown ! Quand on est le concepteur du convecteur temporel, que l'on peut, à bord d'une DeLorean franchir l'espace et le temps, on est forcément l'homme de la situation. Je croise le regard de Carmela qui a suivi le cheminement de mon esprit.
— Doc Emmett Brown, excellent choix, affirme-t-elle. Tenez !
Comme pour Tony, Carmela me tend la tablette. Je grille d'impatience. Je suis persuadé d'arriver au bout de mon calvaire. Une tête de savant fou, un chapeau de cowboy trônant sur une tignasse blanche ébouriffée clignote puis disparait. Seule l'exclamation reconnaissable entre mille arrive jusqu'à moi :
— Nom de Zeus ! Qui ê...v...s ?
Je secoue la tablette telle une essoreuse. Le résultat est pire que tout : la voix de Doc est noyée par un magma de sons parasites. Un extraterrestre n'y retrouverait pas ses petits. Je beugle toutes les injures qui me passent par la tête, fracasse la tablette contre une armoire en fer. Carmela me toise. Je sais qu'elle désapprouve mes accès de colère.
— Une remarque ? je siffle.
— Une autre piste. La ligne privée de Dieu. J'ai réussi à la pirater, surtout ne me remerciez pas. Le spécialiste de la résurrection, c'est quand même lui.
Je ne peux m'empêcher de penser que depuis J.C, la résurrection est surtout un concept. Il a perdu la main Yahvé ! Le Requiem de Mozart, s'échappe des hauts parleurs intégrés sur le front de Carmela. Trop long. Pas que ça à faire ! Alors que je me rapproche de mon androïde, qui recule d'autant, une voix d'outre-tombe interrompt le Requiem.
— Le numéro demandé n'est plus attribué !
— Du flan ! je vocifère. Du flan, je le savais !
Je ne me contrôle plus. Je renverse tout ce qui se trouve à ma portée tout en hurlant. Mes cordes vocales sont au bord de l'anévrisme. Face à ce déferlement de fureur, le silence glacé de Carmela est d'autant plus éloquent. Elle slalome entre les dossiers qui gisent sur le carrelage, me plaque sur la poitrine une clé USB qu'elle vient de ramasser.
— Bravo, vous avez vandalisé le bureau de Marco. Si j'étais vous, je jetterai un coup d'œil dans cette clé.
Je fuis le regard inquisiteur de Carm, enfonce la clé dans l'ordinateur qui a échappé au massacre. Le nom du fichier me pétrifie. Je cligne des yeux tel un arbre de Noël.
— Antidote à la trottinette, je lis.
Que vois-je ? Un Marco, frais, pimpant et si jouasse ! Il me fixe la prunelle pétillante, me confie que, dans mon dos, il a créé le Train Express Temporel. Ce qui lui a permis d'assister à sa rencontre, fatale, avec une trottinette. Il est tellement hilare que, si je le pouvais, je lui collerai quelques claques. Pas drôle ! Et croyez-le, croyez le pas, le voilà qui me sermonne !
— Pas de souci, Leonardo ! Tu trouveras, scotché derrière le ventilo de l'ordi, un mini cachet rose. Pour toi. Pour nous.
Faut pas me le dire deux fois. J'oublie toutes les inventions de Marco qui ont tournées en eau de boudin. Même pas peur ! J'avale, m'accroche au tabouret.
— La meilleure de mes inventions, proclame Marco en chair et en os. Chacun son obsession. La mort, c'est pas mon truc !

PRIX

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Jo Kummer · il y a
J'ai voté pour Même pas peur!
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Sylvie Talant · il y a
Beaucoup d'inventions et beaucoup d'humour dans ce texte au style déjanté, mené tambour battant et qui fait plaisir à lire.
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Eowyn · il y a
Merci pour ce gentil commentaire.
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Zouzou · il y a
quel bel allant !mes voix
je concours avec ' A l'orée du futur ' si vous aimez

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Mome de Meuse · il y a
Un beau récit qui emporte...
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DUCIMETIERE · il y a
" Iron Man ", " Retour vers le futur ", " Dieu "... Mélange détonnant et drôle. J'adore. Mes 4 voix.
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Reveuse · il y a
bien trouvé j'adhère!C'est drôle et bien raconté.Mes votes
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Miraje · il y a
Emporté par cet élan enthousiaste ...
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A. Nardop · il y a
Plaisant et amusant.
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Odile Nedjaaï · il y a
Un récit bien mené et très vivant grâce aux dialogues.
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Marie · il y a
Une bien belle histoire, bien écrite et fluide en lecture. Mes voix
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