Même les loups ont muté

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Peindre, écrire, voyager, des mots en osmose, des échappées belles pour la retraite. J'aime lire les autres, partager mes coups de coeur et ils me le rendent bien  [+]

Image de Automne 2020
Depuis quelque temps autour de Krasnogorsk, la taïga bruisse de fuites à pattes feutrées, le vent, de fumets musqués, et les sentiers s’impriment de fleurs animales, ces traces qui racontent la meute. Les nuits du village se font écho de ses chicaneries et parfois elle hurle à la Lune la faim qui la tenaille.
— Tu les as entendus ? Cette fois ils sont descendus jusqu’aux ruines.
Yvan opine de la tête. Rien ne peut naître de bon de cette tour dont les meurtrières colportent toujours l’amertume de l’invasion Russe. Il regarde Darya. Elle remue les braises du poêle pour amorcer le feu de la journée. Un jour de plus à toutes ces heures où la survie désespérément aiguise l’adversité. Depuis quand déjà ? Il ne sait plus.
Dans le hameau ils ne sont plus que deux, ils ont mis en terre Vassili. Le dernier à tirer la troïka les hivers où la neige s’invitait encore. C’était pourtant un bon chien. Fidèle et courageux, il tenait les loups à distance jusqu’à hier.
— Tu as dormi ?
Elle hausse les épaules, Yvan scrute son visage, ses traits tirés, sa peau cireuse. Son regard n’a plus le bleu du ciel, mais le vide abyssal d’un puits sans fonds. Darya lui semble étrangère avec ses yeux bridés par la fatigue, ses prunelles de cristal dans la fente de l’orbite. Dans le miroir accroché au-dessus du buffet fleuri ramené de Khokhloma, un reflet tout aussi étrange lui renvoie les siens, deux virgules effilées sous des sourcils en bataille comme ses cheveux. Yvan ne se reconnaît plus en ce mutant au teint jaune. Il se sait aussi inconnu parfois dans les yeux de sa femme, il en est infiniment bouleversé.
Il fixe le regard plat de l’icône accrochée tout près de la porte, y cherche un peu de profondeur à leur vie, une goutte d’espoir qu’aurait laissée un dieu quelque part, mais Daria et lui se sont tous deux racornis dans la solitude, jaunis comme une photo sépia dans ce monde où l’humanité a pris le maquis.
Les flammèches jaillissent dès que Darya houspille les cendres, elle jette avec fracas une grosse bûche ronde. Yvan a le cœur serré. Lui reviennent le tronc trapu de leur tilleul, ses feuilles au cœur d’or qui berçaient leurs automnes, son parfum sucré des étés dans leurs tisanes d’hiver. Il entend encore Mikhaïl, l’aïeul de la famille, raconter l’enfer de la guerre dans ce Caucase si cher à leur cœur, l’incendie de leur isba avec le tilleul pour seul rescapé de leurs maigres biens. Il a dû il y a quelques jours le sacrifier.
Le feu crépite, le poêle ronfle, il y a urgence à réchauffer la pièce. Darya parle enfin d’une voix morne :
— C’est la dernière, il va falloir couper le sapin.
Yvan sort en claquant la porte.
Devant la maison gît la souche blonde du tilleul massicotée sauvagement. Quelques rejets se sont recroquevillés, grillés à peine nés. La terre craquelée par le soleil ouvre maintenant des crevasses sous le gel. Ils ne vivent plus que dans l’extrême de deux saisons, seul le grand sapin résiste de toutes ses aiguilles, fier et droit comme un totem au bout du chemin. Grâce à lui, Yvan reste debout avec ses Noëls d’enfant sous le ciel de janvier, ces Noëls qu’il pare encore de la quête de la première étoile, d’un parfum de pain d’épices lové au creux de ses moufles fourrées. Et puis les chants et puis Ded Moroz*…
La belle stature du résineux incise le ciel vide et ses souvenirs d’autrefois, alors il prend sa hache.
Là, tout près, la forêt se hérisse d’arbres décharnés, ces picots serrés forment une énorme bogue, celle d’une taïga exsangue de sève. Dans les tanières, crocs dehors, pupilles luisantes qui salivent, même les loups ont muté, leur pelage filasse n’a plus rien de la fourrure épaisse qui double sa pelisse.
Darya regarde par la fenêtre. Dans son dos les flammes ronflent.
À quand remonte la douce incursion des chevreuils broutant les roses du jardin ? Les roses, rouges ? Elle regrette tant de ne pas avoir dérobé quelques petits morceaux du bleu du ciel, de l’or du soleil couchant, du vert des prés et du rouge. Le rouge de ses roses. Juste de quoi pouvoir faire chaque jour le puzzle d’un bonheur perdu et le garder en mémoire.
Les inondations, les torrents de boue, les canicules, les gels à pierre fendre ont laminé leur village et fissuré l’esprit de Darya. Tout autour d’elle, un jaune blafard écrase le paysage, à croire qu’un vampire en ait sucé d’un coup la sève de vie, qu’au vide se soit agglutiné un film bistre. Sa perception du monde s’est insidieusement affadie jusqu’à l’insipide. D’abord plus de goût, plus d’odorat, puis la perception visuelle des choses s’est lentement altérée, perdant les contrastes, lissant les émotions. L’horizon expurgé de ses nuages, les reliefs gommés de leurs aspérités, les hommes dépouillés de leurs ressentis et Darya s’est enfermée dans une citadelle dont elle n’ouvre plus la porte à Yvan.
Elle jauge d’un œil inquiet le mât du sapin. Pour combien de flambées encore ?
Elle observe cet homme, là, dehors avec sa hache.
En soupirant, elle retourne ouvrir le poêle, y prélève quelques braises dont elle bourre le corps du samovar. La théière est déjà prête, dans peu de temps le thé noir et amer sera infusé. Elle rajoutera deux cuillères de miel, celui de leurs abeilles maintenant disparues. Tout ici a le goût de fin, Darya n’a plus la force de se souvenir, le temps l’emporte, la ballotte, la broie. Le samovar fume, le thé prend du tanin. L’unique pièce de l’isba devient doucement cocon quand soudain...
Elle l’entend. Puis la repère de la fenêtre.
Tout au bout du chemin hurle une louve blanche, la meute ne va pas tarder. Au pied du sapin gît un homme. Darya fixe la hache couchée sur la terre, son cœur bondit dans sa poitrine. Si elle la perçoit de plus en plus trouble tellement son regard s’embue, la lame lui renvoie brutalement sa couleur : rouge !

__

*Père Noël russe.
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Alfred AA · il y a
Ambiance, histoire, thème, tout est très fort !
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JLK · il y a
Je re-aime.😊

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