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Mélancolie de printemps

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Osi

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Le ballon s’écrasait alternativement contre le vieux mur de briques ou contre la chaussure à la pointe endurcie qui renvoyait – toujours avec autant d’ardeur – la sphère en plastique vers la grisaille du mur jamais entretenu.
Théo frappait avec acharnement dans le ballon.
Comme beaucoup de petits garçons, il aurait bien aimé être un grand joueur de football. Mais il s’était fait une raison, jamais il n’accomplirait ce rêve-là. Il n’avait plus beaucoup de rêves. Alors, il déchaînait tous ses sentiments sur ce ballon. Sa colère, ses frustrations, ses culpabilités, sa honte...
Cet objet était son meilleur ami.
Il frappait le ballon qui, inerte, encaissait les coups. Même si parfois, il arrivait que le ballon le frappe ; mais ce n’était qu’un juste retour de bâton.
À cette image, Théo fut heurté par le souvenir d’un bâton sans retour, qui, par la main de son père, avait brisé son cœur ; de sa douce voix d’enfant, il chanta sa tristesse :

« Il neige sur mon cœur,
Mes peines sont en fleurs. »

Au rez-de-chaussée, de l’autre côté du mur, Melissa entendait le ballon qui se cognait, régulièrement, tel un pendule comptant le temps restant.
Le temps semblait suspendu, à l’image du brouillard diffus qui avait pris possession de la salle de bain. Melissa profitait de son dernier répit, avant d’y mettre un terme.
Allongée dans son bain, elle se sentait sale. Ses doigts frémissants sous l’eau savonneuse, elle auscultait son corps.
Elle l’entendait hurler prématurément, comme elle avait entendu ses parents expier leur colère portant au travers des murs.
Elle ne voulait plus affronter le regard des autres et faire face à la vie qui fait que les gens changent et se transforment. Elle voulait que tout s’arrête, jamais elle ne pourrait sortir l’âme libre de cette salle de bain. C’était comme si Melissa avait vendu son âme à l’oncle dont elle portait le souffle.
La brume lui murmura quelques paroles dont elle reprit le refrain :

« Il neige sur mon cœur,
Mes peines sont en fleurs. »

Parallèle à la séparation jouxtant la baignoire, le bureau de Mathieu avait été construit.
Le bureau était carré, par la forme et par son rangement.
Le meuble de travail occupait le tiers de la surface, ainsi que la totalité du côté adjacent à l’appartement de la famille de Melissa. Le tiers central contenait la chaise, comme l’axe principal de la pièce. De part et d’autre se trouvaient la corbeille à papier et le petit meuble de l’imprimante. Le dernier tiers permettait l’ouverture de la porte.
Le bureau était d’une propreté impeccable, et les divers documents étaient rangés dans un ordre parfait, droits sur leurs étagères. Cette rigueur compulsive était probablement due à l’absence d’utilisateur dans la pièce.
Pour la première fois depuis des jours, Mathieu en poussa la porte. Il replongea dans sa cellule d’instituteur condamné. Sur la gauche, il y avait les classeurs où était rangé le labeur d’une vie.
Dur labeur rimait pour lui avec passion. Il aimait enseigner, il aimait les enfants, et c’était ce qu’il avait toujours rêvé de faire. Il avait travaillé avec amour, rigueur et acharnement, afin d’obtenir le poste qu’il convoitait depuis si longtemps.
Les livres sur la droite pouvaient en témoigner : certains un peu vieillis dataient des années 2000.
Sa main s’interrompit sur le plus vieux, imprimé en 2003, c’était son préféré ; il se souvint de cet été de canicule où il s’était abreuvé de mathématiques, nourrissant un peu plus sa passion.
Mais ce qu’il préférait sans limite, c’étaient les enfants. Il voulait leur transmettre ses connaissances, et surtout les valeurs prônées par cette république qu’il avait tant chérie.
Désormais, une proportion en lui, qu’il aurait voulue négligeable, détestait la justice de cette même république – à laquelle il aurait pourtant voué sa vie. La justice s’était trompée, son rêve s’était évaporé.
Telle une sentence venue lui infliger sa peine, il entendit la voix de ce qu’il pensa être une enfant. Il chanta en chœur le refrain :

« Il neige sur mon cœur,
Mes peines sont en fleurs. »

Coincé dans l’appartement au-dessus, Guillaume rêvait encore. Il n’avait pas grand-chose de plus à faire.
Il regardait par la fenêtre et contemplait le destin promis par ce ciel assombrit de nuages noirs.
Le temps allait en se dégradant, il n’avait même plus besoin de lever la tête pour le savoir.
Il avait su depuis de nombreuses années quel serait son destin. Il avait assouvit un besoin devenu physiologique. Il s’était accompli dans ce contact quotidien de l’acier avec l’eau.
Le bruit caractéristique pris possession de sa mémoire, puis de son corps : sa gorge se noua, il se crispa, et fut surpris de mouvements qu’il ne contrôlait plus.
Il voulait courir à la patinoire, et ressentir le seul plaisir de la lame qui gratte la glace. Et aussi, le plaisir de tourner pour presque une infinité, et puis le plaisir de tendre ses muscles engourdis, et également de s’envoler plus haut que n’importe qui, et...
Une larme coula, il n’était pas de marbre. Cette période était révolue. Le chauffard qui avait brisé ses jambes avait mis fin à sa raison de vivre. Patiner faisait battre son cœur.
La dernière note du programme avait été jouée.
Venue depuis entre les lattes du plancher, une dernière partition lui fut donnée. Conscient de la fausse promesse qu’il se faisait : rechausser un jour ; il l’entonna à son tour :

« Il neige sur mon cœur,
Mes peines sont en fleurs. »

Je pourrais vous en conter tant d’autres histoires de destins brisés, mais je n’en ai plus l’envie. Un mal a pris possession de mon être, sans que j’en connaisse la cause. Ces personnages expriment ma mélancolie.

Il neige sur mon cœur,
Mes peines sont en fleurs.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour cette œuvre pénétrante et déconcertante, Osi ! Une invitation à découvrir mon “Éclats de lumière” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps 2019. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere

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RAC · il y a
Blessure, cassure, fêlure...
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Osi · il y a
Merci pour vos votes et vos retours, passés ou à venir.

Je n'ai actuellement plus vraiment le temps de venir sur Short. J'avais le temps lorsque j'ai soumis ce texte en ligne, mais ce n'est plus la même chose aujourd'hui. Je suis tout de même très heureuse qu'il plaise.
Soyez cependant sûrs que je viendrai lire (ou relire) chacun d'entre vous à un moment ou à un autre (même si ça doit être dans une semaine, un mois, ou un an).

Un très grand merci à vous !

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Samia.mbodong · il y a
Texte fort sombre et poignant
 
Bravo et merci je soutiens.

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JiJinou · il y a
Une mélopée très réussie. Mes voix
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Christopher GIL · il y a
J'ai bien aimé le coté dramatique surtout! Mes voix!
Si vs avez le tps et l'envie, venez lire mon poème 😊

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Hervé Mazoyer · il y a
Vous connaissez certainement la chanson "dommage". Et bien le clip serait une bonne illustration de ces moments plein d amertume ou l on se rend compte de ce que aurait pu être notre vie si.....
Mais il faut apprendre à faire avec où plutôt sans sous peine de rester amer et désabusé toute sa vie. Quel beau texte et quelle belle écriture...mes voix pour vous.
Si vous le désirez vous pouvez venir lire mes deux textes en lice et SI ET SEULEMENT SI ils vous plaisent les soutenir dans le grand prix.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cadeau-d-une-vie
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-loup-et-les-agneaux-1
Amicalement.

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De margotin · il y a
Beau texte
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Chantal Noel · il y a
Ce petit refrain qui revient et nous conte ces destins brisés m'a ravie. Bon moment de lecture. Mes voix.
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keepwalking · il y a
Beau récit, et une musique bien douce pour peindre des états d'âme qui ne le sont pas .... J'ai beaucoup aimé malgré le coup de blues.
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