Meilleur espoir masculin

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Intermittente de l'écriture, dans la catégorie Supersenior. Des mots, des phrases, qui jaillissent parfois, qui viennent sans qu’on les cherche, allez savoir pourquoi  [+]

Image de Eté 2016
— Papa, pourquoi moi ?
Écho douloureux à la question qui me hante : pourquoi lui ?

Des milliers d’enfants de onze ans font du vélo, du skate, jouent au foot, sautent dans la piscine, turbulents, infatigables.
Jules est l’un d’eux...
De temps en temps, dans les journaux, à la télévision, des mots croisent notre route : Hôpital des Enfants Malades, Opération pièces jaunes, Téléthon... Nous faisons un don, compatissants. Et les mots s’éloignent.
Un mot a rebroussé chemin, un jour, et est venu frapper chez nous. Il n’était pas invité. Il a forcé notre porte pour entrer.
Leucémie.
Jules était l’un d’eux...
D’autres mots ont suivi, pleins de menaces, terrifiants : transfusions, perfusions, greffe de moelle, chambre stérile...
— Pourquoi moi, papa ?
— Vois-tu, fiston, je me dis quelquefois que la vie, c’est un peu comme une pièce de théâtre, ou un film. Dans un film, il y a des gens qui passent, anonymes. On les appelle des figurants. Ils n’ont pas de rôle important, ils font simplement la foule. Rien à voir avec les acteurs qui sont les vedettes. Il faut être exceptionnel pour jouer un premier rôle, car c’est un métier très difficile, et beaucoup n’en sont pas capables. Dans la vie, c’est pareil. La plupart des gens mènent une vie comme tout le monde, avec des hauts et des bas, mais rien de vraiment extraordinaire. Leur nom n’est pas connu. Mais il y a aussi des personnes célèbres, parfois même dans le monde entier, pour toutes sortes de raisons, et leur nom occupe alors une place d’exception, tout en haut de l’affiche.
— Comme Ronaldo et Messi ?
— Exactement. Au stade, il y a eux et les spectateurs. Et toi, fiston, dans ta vie, tu ne fais pas partie des spectateurs, tu n’es pas un simple figurant, tu as un rôle à jouer, très très important. Parce que tu as été choisi pour aider les médecins à combattre de toutes vos forces cette maladie, jusqu’à gagner la bataille.
— Papa, tu sais, j’aurais préféré qu’un autre petit garçon soit choisi. C’est trop difficile.
— Bien sûr. Mais est-ce qu’un autre garçon aurait su se battre comme toi ? Ce n’est pas du tout certain. Il faut du courage, tellement de courage, et toi, tu nous as déjà montré que tu étais très fort dans cette bataille, et tu vas la gagner, je le sais.
— Et toi, papa, tu as aussi un rôle important dans ta vie à toi ?
— Moi, j’ai obtenu, grâce à toi, un rôle magnifique !
— Lequel ?
— Celui du papa d’un petit garçon merveilleux ! Ce n’est pas une chance, ça ?
Ce rôle qui, en coulisse, hors du plateau, me fait vaciller, trébucher au bord de l’abîme, mais cela, je ne le dis pas à mon bonhomme si courageux. Pas plus que je ne lui raconterai ces larmes que je retiens la nuit jusqu’à ce que sa maman s’endorme enfin, assommée par des somnifères. Ni l’angoisse qui m’étreint devant son visage pâle et amaigri, son crâne lisse, sans ses boucles blondes, les bleus sur ses bras qui n’ont rien à voir avec les contusions du gamin casse-cou qu’il était...
— Et quand j’aurai gagné, tu crois que j’aurai une récompense comme les acteurs qui reçoivent les petites statues au théâtre ?
— Les Oscars, comme en Amérique ? Ou les Césars, en France ? Alors là, c’est moi qui te le dis, on ne va pas tarder à entendre : « Le César du meilleur jeune espoir masculin dans la catégorie Médecine est attribué à... Jules ! »
Sourire de mon bonhomme qui s’y voit déjà. Un éclair de malice dans ses yeux bleus.
— Et après, papa, on entendra : « Et le papa de Jules a obtenu le César... du meilleur second rôle ! »
Il rit.
Et moi, dans la chambre de l’hôpital, j’entends le rire du Petit Prince.

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