Marthe ou le réveil d'une grande dame délaissée

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Vous ne me voyez pas, et pourtant j'existe. Je suis la molaire du fond. Je siège dans la bouche de Jean depuis une quarantaine d'années déjà. Je suis la molaire du fond que tout le monde ignore, qui supporte l'attaque des sucres et des acides, qui tente de survivre dans les amas de nourriture se propulsant vers la tuyauterie interne de Jean. Des bouts de fromage, de viande, de pain qui restent coincés entre mon émail et celui de Germaine (ma voisine, la première molaire). Des détritus qui nous fatiguent et nous affaiblissent en silence.

Je suis Marthe, la molaire du fond qu'on ne brosse quasiment jamais, qu'on oublie trop souvent parce qu'elle est trop loin des commissures et parce que la brosse est trop courte pour l'atteindre. Cela fait des années que le tartre a fait de moi sa résidence secondaire et que la guerre des caries, impitoyables revendicatrices d'espace et de plombages, m'a dévastée.

Je suis la molaire du fond qu'on néglige innocemment et qui va bientôt prendre son envol final. Oui, si rien ne change, je vais me déchausser petit à petit de ma mandibule d'accueil.

Jean souffre déjà d'une hypodontie sévère, mon départ ne l’aiderait pas.

Nous avons déjà perdu Paulette l'année dernière, c'était la canine la plus agréable du quartier, et Maryse il y a quelques mois. Pauvre Maryse qui a souffert jusqu'à ces derniers instants d'une luxation complète. Depuis ses collègues ont du mal à faire à trois le travail de quatre. Si Jean ne fait aucun effort, moi aussi je vais disparaître, je vais aller rejoindre Paulette, Maryse, et toutes les autres, dans les canalisations des WC familiaux. Jean se voit sans doute envahi d'un soupçon de fainéantise quotidien au moment d'aller se brosser les dents. Mais il oublie que sans nous, la forêt noire qu'il adore déguster, et laisser reposer sous sa langue le dimanche midi, aurait un goût bien plus amer.

Je crois qu'il est temps de faire quelque chose.

Nous n'allons pas toutes finir, les unes après les autres, chassées de nos gencives alors que nos racines y sont encore bien ancrées. Quitte à faire un coup d'État, nous allons rappeler à Jean que, nous avoir fait don de son hospitalité il y a des dizaines d'années, ne lui donne pas le droit de nous traiter en esclaves. Cette fois-ci, il sera inutile de nous saouler au bain de bouche pour nous faire taire. Nous allons nous révolter, ensemble. J’en ai parlé à mes collègues, et elles ont accepté mon plan et j’ai même fait des équipes. À gauche, Mireille, Jacqueline, Liliane et Patricia vont monter une bonne rage de dents comme on en voyait dans les années 1930. Au centre, Micheline, Roberte, Marie et Solange, vont être chargées de simuler une bonne fracture dentaire avec lésion de la pulpe. Solange n'aura pas trop de problèmes puisque son état empire de jour en jour. À vrai dire, nous pensons qu'elle est en phase terminale d'une maladie très douloureuse et malheureusement incurable. Enfin, à gauche, Claudine, Germaine et moi-même aurons une mission des plus capitales : faire tout notre possible pour que Jean ait une haleine pestilentielle, une haleine de chacal. Ce qui ne devrait pas être très compliqué : il y a des particules de nourriture coincées et incrustées un peu partout dans le quartier. Un petit mélange qu'il nous suffira de laisser germer une ou deux heures et le tour sera joué. Jean refoulera à des kilomètres !

Il est 22 h 38. Demain, dès l'aube... je mettrai mon plan à exécution, car je suis la molaire du fond qu'on a trop souvent laissée à l'abandon.

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