Mars, Pizza et Baby Blues

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La tête plongée dans les univers science-fiction et fantastique. Je vois le texte court comme des micro-séries, des micro-zapping, où se dessine une image éphémère mais intense. C'est un  [+]

Image de Automne 2016
Le feu volcanique crépite au fond de l'alcôve, dessinant sur ses parois bombées des couleurs incandescentes. Là cuit petit à petit ma pizza chérie !

Moi, Tony, j'aime la pizza ! C'est plus qu'une passion, c'est une religion. Alors, quand j'appris qu'il n'y avait pas un seul pizzaïolo sur Mars, ma décision fut vite prise.

Attention, je ne parle pas de la vieille Mars morte des livres d'histoire. Non, je vous parle de la nouvelle Mars, contemporaine et dynamique suite à la réactivation de son cycle magmatique. Et comme beaucoup de nouveaux arrivants à Elysium City, j'ai opté sans difficulté pour l'un des abordables et confortables lotissements à flanc de cratère alimentés par géothermie.

Trouver un local n'a pas été difficile non plus. De nouveaux bâtiments se dressent chaque jour à destination des investisseurs venant de la Terre. Nombreux sont ceux qui tentent l'expérience car Mars affiche depuis trois ans une croissance à deux chiffres, des ressources minières inexploitées, une énergie géothermique et solaire au prix imbattable, sans parler de conditions de vie bien meilleures que celles de notre vieille Terre... La pollution a teintée notre chère planète bleue d'une tonalité grisâtre des plus inquiétantes... surtout vu d'ici.

L'étape la plus difficile pour lancer mon affaire a finalement été d'adapter mes recettes. En effet, avec la régulation préventive d'émission carbone, il m'est interdit d'avoir recours au bois ou charbon de bois... Pour un pizzaïolo, c'est un comble ! Heureusement, la lave martienne permet d'atteindre un état de cuisson satisfaisant, à quelques ajustements de durée prêt. Elle est un peu plus complexe à manipuler mais offre un fumé sans pareil.

Et ça marche ! Depuis l'ouverture, la clientèle afflue et le succès est au rendez-vous. Il faut dire que les restaurants sont encore rares et ne fonctionnent qu'à condition de proposer une véritable originalité. Il est difficile de lutter contre le prix dérisoire des cantines collectives, vestiges sociales des premières étapes de colonisation. Heureusement pour nous, restaurateurs, le lobby des fabricants de cuisines individuelles commence à se faire entendre et il est probable que ces cantines ne soient bientôt plus réservées qu'aux seules classes défavorisées. Le progrès est en marche !

Certains regrettent cependant cet âge d'or où tout le monde se serrait les coudes pour cette noble mission qu'était la terraformation... un âge où on vivait et travaillait pour survivre collectivement et non individuellement... C'était le cas du vieux Luigi, un colon de la première vague.

Le vieux Luigi, je l'avais justement rencontré à la cantine collective peu après mon arrivée. Je logeais alors au dortoir collectif le plus proche du spatioport où les nouveaux arrivants passaient souvent quelques jours, le temps de finaliser les démarches administratives d'intégration, pré-requis nécessaires à la location d'une habitation. Le vieux Luigi, lui, il n'avait jamais voulu quitter le dortoir collectif, c'était son chez-lui... enfin, son « chez-nous », comme il disait. Il ne parlait quasiment jamais à la première personne du singulier, toujours à la première personne du pluriel... C'était peut-être bien pour cela qu'il m'avait intrigué, avec son air de vieux loup de mer.

« Regarde-les, Tony, tous ces nouveaux, avec leurs valises, leurs shorts et leurs tongs... On dirait des touristes ! Nous, quand on était arrivés sur Mars, nous étions obligés de porter des tenues étanches dès que l'on sortait des enceintes à atmosphère artificielle pour surveiller la croissance accélérée des arbres génétiquement modifiés que nos prédécesseurs étaient parvenus à planter dans ce sol autrefois stérile. Cette terraformation était un véritable miracle de technologie agrobiologique ! Mais un miracle tellement fragile, comme un enfant qui apprendrait petit à petit à marcher... Et nous, nous étions ses parents, ses nounous, ses cousins, ses amis ! Nous lui donnions attention, amour et soins constants, chaque jour, chaque mois, chaque année de notre vie... Ce petit miracle faisait partie de nous, il était un membre de notre famille... Et puis petit à petit, il a grandi et nous nous avons vieilli, les combinaisons n'ont plus été nécessaires, les soins non plus... nous non plus. Oui, pour nous, c'était un peu comme un Baby Blues, nous ne savions plus trop quoi faire. Que restait-il, à nous parents, quand notre enfant de la taille d'une planète se mettait à vivre seul ? Et pourtant, pourtant, il reste encore si fragile... Je le sens. Le sens-tu, Tony ? Parfois, une simple inspiration me suffit pour savoir s'il est heureux, s'il est triste, ou s'il est malade... Et aujourd'hui, c'est moi qui suis triste de voir ces parasites essaimer comme des poux la surface de mon petit, de mon tout petit... »

Quand je l'écoutais, le vieux Luigi, j'avais l'impression de devenir l'un de ces colons ! Je remontais le temps, je devenais l'un de ces jardiniers de l'espace, je devenais un ouvrier de chemin de fer partant à la conquête de l'Ouest, je devenais un marin ouvrant la route des Indes. Je me suis souvent demandé pourquoi il acceptait de me parler, à moi qui n'était personne d'autre qu'un de ces poux, qu'un de ces parasites. Peut-être simplement parce que je prenais le temps de l'écouter... Peut-être simplement parce qu'il lisait dans mes yeux que chacun de ces mots embrasés entrait dans mon cœur et y palpitait comme dans un four à bois... Peut-être simplement parce qu'il sentait que je venais avec amour, avec passion, pour rendre cette Mars encore plus belle...

Le feu volcanique crépite au fond de l'alcôve, dessinant sur ses parois bombés des couleurs incandescentes. Là cuit petit à petit ma pizza chérie ! Et cette pizza, ma nouvelle création, mon enfant, mon petit, mon tout petit, je l'ai nommé Luigi, en l'honneur d'un vieux loup de mer père d'une planète dont je transmettrai l'histoire à chacun de mes clients... s'ils prennent le temps de m'écouter.

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