Mars et ça repart

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Peindre, écrire, voyager, des mots en osmose, des échappées belles pour la retraite. J'aime lire les autres, partager mes coups de coeur et ils me le rendent bien  [+]

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Croûte rouge aux pigments d’années broyées, fritons de coquillages sucés par des eaux disparues, Mars rebelle se scarifie. Dans son cuir d’erg de pierres, on a défalqué deux traces étrangères, premières écritures plissées sur sa lointaine histoire.
Persévérance défriche son mystère, essaie de lire dans sa sueur minérale l’avenir prémonitoire de la planète Terre. À moins que ce robot ne fasse sur six roues des plans sur la comète pour le demandeur d’asile que l’Homme sera un jour ?
Enkystés dans leur gangue, au sec préservés, les fossiles en alerte d’Elysium Planitia rétractent leurs antennes. La jauge des six mètres à la demi-heure du robot héroïque déroule un temps certain pour pouvoir résister et les scories en meute astiquent leurs poussières pour en mettre plein les yeux aux sondes de l’intrus qui les fouit sans vergogne.
Invisibles, mais vivants graffitis, ils hérissent des ondes en bouclier où crépite leur colère, ourdissent une rébellion de pollens toxiques aux caméras voyeuses. Les signes comme gorgones crachent leurs venins, en vaillants autochtones refusant l’invasion d’une horde endémique.
À la trace ils colmatent tout message d’empreintes, y décalquent des filtres sur leur passé pisté, leur présent au secret.
Car ils attendent.
Ils attendent les ions sur le qui-vive.
Ils attendent le retour des cycles.
Les fossiles affolent leurs vibrisses, sifflent et tempêtent des tornades acides sous les roues du conquistador. Ensuqué, il finira par hoqueter, cracher ses poumons délétères, ses roues, genoux à terre. Et puis, chancelant, se relèvera en honneur à son nom.

Un vent de sable rouge est parti faire moisson de graines de saison.
Oui, Mars transie en ce moment est en mission sur Terre.
Sur les toits, dans les jardins, sur les capots, des capteurs de silice gloutonnent des chapelets de bulles d’air. Ils pompent ici et là un peu d’eau, des zestes de soleil. Des résilles transparentes prennent dans leurs filets des gamètes papillonnants pendant qu’au nid un pied ailé botte des œufs jusqu’aux étoiles en leurs paniers. Un siroco étrange étrille toutes les plaines et son haleine enfièvre le front apoplectique d’un énorme nuage tant il bruisse d’abeilles, de fourmis et de vers. C’est sur ce coussin vivant que lévite Omuamua comme une larve reine.

Sur le plancher des vaches, les Hommes sont sur le grill :
— Bondieu Jean, qu’est-ce que c’est que cette friture ?
— J’en sais rien ! Non d’un chien, regarde un peu !
Et Luc frotte de sa chamoisine les lentilles astronomiques ayant pignon sur ciel où brille une forme en cigare du genre aérostat.
Les deux chercheurs fébriles y voient tout de suite des visiteurs. Mars enverrait-elle des éclaireurs ? C’est ce qu’ils se diront sur l’écran noir de leur nuit blanche, mais au matin au bout de leur lorgnette il n’y a plus rien ! Leur matière grise met aussitôt en branle un ballet d’équations, des faisceaux de rosaces et des macro-clichés, il faut que le ciel parle, qu’il crache le morceau !
Luc et Jean ne sauront accoucher que d’une seule question : venu de la constellation de la Lyre, l’astéroïde Omuamua aurait-il filé vers celle de Pégase ?
Peut-être. Mais rien n’est moins sûr.
Seule Mars sait où Omuamua passe ses longs hivers intersidéraux après qu’elle se soit délestée des sèves butinées jusqu’au prochain voyage dans des années-lumière.

Le temps passa. Sur les planètes et sur les Hommes. Persévérance en avait fait du chemin ! Exsangue il agonisait, se fossilisait doucement dans les laves acerbes du renflement de Tharsis maturant ses découvertes pour d’autres générations à la vie aux abois qui voudront décrypter toutes ses cartes au trésor.
Quand Mars rosit sous l’œil en orbite de Phobos et Déimos, ce fut la métamorphose, le cycle était en marche, les chercheurs à la traîne et la Terre un désert.
Du bout des doigts, des nuages de cristaux effleuraient ses dômes gigantesques. Et ces titans ferrugineux s’étaient poudrés les flancs de rosée carminée. C’est à l’abri des regards dans le cratère couleur de sang d’Olympus Mons que bruinait la vie. Les sanctuaires inertes d’Elysium Mons grouillaient de fourmis expertes, les pointes d’un chardon griffaient l’air en charpie aux rives d’un chenal enflé comme une veine, l’eau coulait.
Alors, les fossiles s’ébrouèrent au sortir de leur hibernation millénaire, quelques larmes émues perlèrent sous le soleil posé sur le dos des pierres qui couvaient l’œuf d’un lézard anoli.


Notes de l’auteur : d’Elysium Planitia est la seconde région volcanique de la planète Mars, la première étant le renflement de Tharsis.
Omuamua : le 19 octobre 2017 Robert Weryk, chercheur à l’institut d’astronomie d’Hawaï, a remarqué un point lumineux se déplaçant devant les étoiles. Classé comme objet interstellaire, il portera le nom, qui a été choisi par l’équipe du programme Pan-STARRS, et qui signifie « éclaireur »
Phobos et Déimos : satellites naturels connus de Mars
Olympus Mons : nom latin pour « mont Olympe », est un volcan bouclier. il culmine à 21 229 m au-dessus de la surface de référence de Mars Avec cette hauteur, il est le plus grand répertorié dans le Système solaire
Elysium Mons : principal volcan d’Elysium Planitia, qui est la seconde région volcanique la plus importante de Mars, après le renflement de Tharsis
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