Mars

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Étienne avait huit ans lorsqu’on lui a offert Mars. Avec mon époux, on a d’abord pensé qu’il allait rester dubitatif ; pour son anniversaire, il espérait peut-être mieux que cette solitude emprisonnée sur son orbite, mais il s’est très vite mis à admirer son rouge terne, les reliefs à sa surface qui accrochaient parfois les rayons du soleil.
Peut-être était-ce à cause du calme infini qui se dégageait de sa ronde monotone, ou bien le fait que l’on pouvait prévoir sa vitesse et ses mouvements, mais nous l’observions chaque soir. C’était devenu notre rituel. Nous nous posions alors de grandes questions à son sujet, à propos de l’eau, de son âge, de la raison de son existence, et de tant d’autres mystères. Y avait-il des bactéries dans son environnement ? Y en avait-il eu, longtemps avant ? Son habitat n’était sûrement pas stérile, mon époux et moi ne nous leurrions pas à ce sujet, mais nous ne nous en inquiétions jamais. En ces temps d’insouciance, nous n’imaginions pas la terrible infection, la maladie et la mort qui allaient frapper. Nous ne pensions qu’à notre bonheur de posséder Mars comme d’autres possèdent une étoile ou une île de notre bonne vieille Terre.
On imaginait rendre cet endroit plus vert. Aurait-on pu introduire une vie nouvelle, créer des lacs, faire grandir des algues et des courants ? Est-ce que Mars aurait toujours été Mars, alors ?
Bien sûr, Étienne songeait à de tout autres mystères. Il en parlait à table, lorsqu’on mangeait. Il regardait ses aliments, les légumes, le poisson, et nous interrogeait. Trouverait-on d’autres Mars quelque part ? Avait-on la moindre chance, en cherchant partout dans l’univers et les catalogues, de tomber sur son exacte copie ? Soucieux de rendre son cadeau mémorable et important, mon époux et moi lui répétions que rien ne saurait l’égaler. Alors il souriait. Il souriait tellement en ce temps-là. Ce cadeau, c’était sa fierté, il articulait son nom comme d’autres appellent un chat, il veillait sur ses mouvements, il connaissait Mars par cœur. Bientôt, il enfilerait une combinaison et lui rendrait visite, pour peu qu’on lui en laisse l’occasion.
En vérité, Étienne était bien innocent. Ce sont ses parents qui ont manqué de prudence. Plus un être est petit, plus il est fragile. Une proie idéale pour de dangereux virus cachés là où nul ne les attend.
En biologie, lorsque j’étais jeune j’avais étudié qu’un environnement non habitué à un envahisseur, qu’il soit virus ou prédateur, ne peut se défendre efficacement. Toute réponse immunitaire est le fruit d’une adaptation lente. Quand nous avons laissé Étienne jouer avec l’eau de Mars, nous ne craignions rien, sots que nous étions. De là, tout s’est enchaîné très vite. Il a perdu de sa vigueur, il a gonflé et est devenu pâle. En deux jours, il ne bougeait presque plus et l’échéance de sa maladie était annoncée : trois jours. Bientôt, on l’a retrouvé parfaitement immobile, vidé de son énergie par sa lutte contre une bactérie ou un virus dont, aujourd’hui encore, on ignore le nom.
Ce matin-là, Étienne a retrouvé Mars le ventre à l’air à la surface de son petit bocal. Aucun autre poisson rouge n’est venu tourner chez nous. Jamais plus.
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