Mariette

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J’aurais pu vous dire qu’ils se marièrent et qu’ils eurent beaucoup d’enfants, mais non, il n’en fut absolument rien, car ce n’est pas du tout le thème de cette histoire.
Mariette n’était pas vraiment jolie, elle n’était pourtant pas moche non plus. Elle était ce qu’on appelle une jeune fille fade. Personne autour d’elle n’aurait pu expliquer ce qui pouvait la rendre si banale, si commune. Elle n’avait pas spécialement un fort tempérament ni un sale caractère, elle ne piquait pas de crises de nerfs. Mariette n’était pas non plus douce, ni très gentille. Elle n’était ni grosse, ni maigre, ni grande, ni petite. À l’école, elle avait toujours eu tout juste la moyenne, avec des appréciations comme « passable ». Elle n’avait pas vraiment de passion, non plus d’opinion bien tranchée. Mariette n’avait pas de rêve inavoué, de hautes espérances, elle ne faisait même pas de vœu en soufflant les bougies pour son anniversaire.
Elle accéda tant bien que mal au lycée, elle était de celles dont on ne se rappelle jamais le nom ni le visage. Mademoiselle euh ? Est-ce que l’on se serait déjà croisé quelque part ? Des questions auxquelles elle avait pris l’habitude de ne plus répondre.
Mariette n’en souffrait pas. Parfois, chez elle, elle était tellement insignifiante que ses parents ne remarquaient même pas sa présence. Elle n’avait pas vraiment d’amis.
Un jour qui ressemblait à tous les autres jours, on lui demanda de faire équipe avec son voisin de table pour un exposé. Un voisin de table ? Ah bon ? Elle n’avait jamais remarqué. Il se tourna vers elle, l’air aussi surpris qu’elle d’avoir quelqu’un assis à ses côtés.
— Je m’appelle Benoit, lui dit-il.
— Moi c’est Mariette, répondit-elle sans aucune inflexion de voix. Nous allons donc devoir travailler ensemble.
Ils ne se sourirent pas, échangèrent seulement leurs numéros de téléphone.
Mariette et Benoît trouvèrent un sujet des plus ordinaires. Ils travaillèrent parfois chez l’un, parfois chez l’autre, ils utilisèrent des couleurs primaires, des photos grises et des textes concis et sans fioritures.
Ils obtinrent la note de onze sur vingt et ils en furent satisfaits.
Presque comme quelque chose de très attendu, Mariette et Benoît continuèrent de se voir, ils avaient pris l’habitude de passer du temps ensemble. Ils n’avaient pas grand-chose à se dire, mais ce n’était pas très grave, ils n’étaient plus seuls.
Benoît était un peu comme Mariette, transparent.
Un matin comme les autres matins, assis tous les deux sur un banc de la cour, ils se mirent à regarder Césarine. Césarine comptait parmi les plus populaires filles du lycée. Césarine était très belle, elle était aussi une excellente élève et pour couronner le tout, elle était en général adorable avec ses amis, parents et professeurs.
Mariette ne regardait pas Césarine parce qu’elle aurait souhaité être comme elle, elle ne la jalousait pas, elle ne l’enviait pas.
Benoît n’observait pas Césarine parce qu’elle était très belle à voir ni parce qu’il était amoureux d’elle.
Ils ne la quittaient pas des yeux, parce qu’une heure auparavant, la maman de Césarine avait changé leur vie.
Tout au long de l’année, les parents de certains élèves venaient en classe parler de leur métier. Certains inspiraient, d’autres rebutaient. Les réactions des enfants étaient très différentes. Un papa pompier créait l’admiration, une maman comptable les faisait mourir d’ennui. À cet âge, ils ne savaient pas encore quoi faire plus tard et c’était un bon moyen de générer des vocations.
Une maman boulangère leur avait fait tresser du pain, un papa vendeur leur avait fait une démonstration et avait réussi à leur vendre une pièce de monnaie deux fois sa valeur. C’était pour les lycéens des moments de détente et de joie. Mariette et Benoît écoutaient toujours sans rien dire, sans forcément exprimer ni l’emballement ni la déception. Leurs yeux étaient du genre inexpressif, leur bouche ne se tordait pas, ils ne rejetaient pas leur tête en arrière. Leur position était neutre.
Ce matin-là donc, la maman de Césarine entra en classe et se présenta. Elle était psychologue.
Elle distribua de petits QCM à remplir. Certains s’offusquèrent, « je ne suis pas fou ».
La maman de Césarine répondit avec un joli sourire :
— C’est ce qu’on va voir.
Chacun se mit à la tâche en essayant de respecter la règle d’or qu’avait imposé la maman de Césarine, à savoir, l’honnêteté.
Les élèves étaient très concentrés, tiraient la langue, étaient en sueur. Mariette et Benoît remplirent le test comme n’importe quel autre devoir, sans trop réfléchir. Audrey, la maman de Césarine, prit une petite heure pour examiner les réponses de chacun.
De retour, elle appela les élèves un par un par leur prénom, et leur donna un seul adjectif. Elle expliqua qu’il fallait prendre plutôt cela comme un jeu. Mathias était extraverti, Léonie impatiente, Bérangère impressionnable, Mélina capricieuse, Ruben anxieux, Théodore colérique. Bientôt vint le tour de Mariette et de Benoît, elle les appela ensemble, comme s’ils ne formaient qu’une seule et même personne, comme s’ils étaient devenus indissociables. Et là, à leur plus grande surprise, Audrey leur dit ce mot qui allait changer toute leur vie : normal. Votre test est normal. Vous êtes des gens normaux.
Eux qui depuis quinze ans se pensaient vides, creux, sans relief et inexistants, ils étaient simplement normaux. Eux qu’on doublait dans les files d’attente, qu’on bousculait sans les voir, qu’on oubliait pour les photos, ils étaient normaux.
Une nouvelle lueur emplit leurs yeux, un nouveau sourire s’esquissa sur leur visage. Ils volaient au reste du monde un petit peu de bonheur.
Ils restèrent amis tout le long de leur vie, leur vie parfaitement normale, sans hauts et sans bas. Sans effusions de tristesse et sans immenses joies. Une vie simple, ordinaire, commune, banale. Ils ne furent pas des héros ni des victimes, ils n’eurent pas de grandes victoires ni de sombres défaites. Mais ils furent heureux, tout simplement.
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