Marie-Astrid 2013

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Le plus important dans l'écriture, c'est l'écriture elle-même : c'est là toute sa valeur. Karl Ove Knausgaard  [+]

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« Conserver son sang-froid et sa gaieté dans les plus grands périls est le meilleur moyen de les surmonter tous. »
Joseph Marmette


Je suis une incurable naïve, en espérant que l’emploi du mot « incurable » ne me portera pas la poisse. Naïve car j’ai cru pendant très longtemps que le cancer organise un vide dans le corps. J’étais induite en erreur par l’expression « rongé par le cancer », qui pour moi évoquait l’idée de cavités que la maladie creuse inexorablement dans l’organisme. Or j’ai appris hier que c’est tout le contraire : le cancer ne vous vide pas, il vous remplit, les cellules prolifèrent et veulent prendre toute la place.

J’ai cinquante ans et suis d’une constitution robuste. L’unique intervention chirurgicale que j’ai subie dans toute ma vie remonte au printemps 1968 : pendant que c’était la chienlit au Quartier Latin, on m’ôtait les amygdales et les végétations. J’avais cinq ans. Quarante-cinq ans de non-fréquentation assidue du corps médical, j’avais toutes les raisons d’être satisfaite de ce bilan. Or c’est précisément un banal bilan sanguin qui, de fil en aiguille (si j’ose dire) m’a conduite jusqu’à la journée d’hier. La mine grave du médecin, ses propos rassurants mais sans détours : il faut d’ores et déjà envisager une mastectomie « pour commencer ».

J’ai tout de même réussi à savourer l’absurdité implicite du propos : de toute façon on ne pourra pas aller plus loin que deux. Je n’ai pas trois nichons, moi, je ne suis pas encartée au syndicat des erreurs de la nature, merde ! Mais j’ai cinquante ans et depuis hier je me retrouve dépouillée d’une grande partie de ma naïveté et de mes illusions. Je sais très bien que le toubib ne pensait pas forcément à ça : le bestiau peut très bien laisser l’autre sein tranquille et s’en prendre à n’importe quel autre endroit de ma personne, si j’ai bien pigé le principe de la métastase.

John Wayne a dit : « Le cancer c’est une merde, et moi les merdes je les écrase. » Bon, il n’a pas eu le dernier mot, mais c’était quand même couillu de sa part. Je n’ai pas l’intention de ramener ma fraise, de fanfaronner genre « La mort ? Connais pas ! » comme la pétasse de Belle du Seigneur. Oh, comme je l’ai détestée, celle-là ! Je ne croyais pas possible d’exécrer à ce point un personnage de fiction, une simple marionnette de papier. Il faut dire que je n’avais que vingt ans quand je l’ai lu, ce bouquin. Maintenant j’en ai cinquante et je ne peux m’empêcher de me poser ce genre de question à la con : « Je le relirai bien, le paveton du père Cohen, mais aurai-je le temps ? » Je suis très lente, comme lectrice : il m’a fallu deux mois pour venir à bout d’Ulysse.

En fait ce qui me contrarie le plus dans cette histoire c’est que j’ai décidé de battre le record de longévité des femmes de la famille, détenu pour l’heure par mon arrière-grand-mère paternelle (1884-1982, 98 ans à trois jours près), suivie par ma mère (1921-2011, 90 et des brouettes) et la troisième place du podium pour une aïeule dégottée dans un recoin de mon arbre généalogique (1864-1949, 85 ans et six mois). J’ai la ferme intention de les coiffer au poteau. Objectif : le siècle, pas plus mais pas moins. Raisonnable, non ?

J’ai cinquante ans et je ne suis qu’à la moitié de ma vie. Marie-Astrid vous donne rendez-vous en 2063.
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