Mariage à Sciences Po

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Je lis pour mon plus grand bonheur depuis toujours, (presque) partout et (presque) tout le temps... et j'écris depuis plus de 20 ans pour mon travail, d'abord de journaliste puis de consultante.  [+]

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On se marie dans son amphi, m’apprit-on à Sciences Po. Mais moi, c’est dans la vaste pièce, qui servait tout à la fois de cuisine et de salle à manger dans la grande demeure périgourdine de mes grands-parents, que j’ai donné mon cœur à une femme.

À Noël, de grandes flambées nous accueillaient, mes cousins et moi à l’heure du goûter, et nos chocolats chauds – lait entier de la ferme voisine et copeaux de chocolat noir généreusement râpé – prenaient immanquablement l'odeur de bois, ou peut-être de tourbe fumée, que j’ai retrouvée avec surprise et nostalgie des années plus tard dans certains flacons de vieux whiskies irlandais. Les plus petits jouaient à se dessiner des moustaches de chat avec la mousse ou la peau du lait ; les plus âgés entamaient une partie de dominos ou de cartes catalanes, héritage d'un arrière-grand-père né de l’autre côté des Pyrénées. Sur la large table en chêne ciré qui pouvait facilement accueillir vingt personnes, trônaient une tarte à la rhubarbe et une grande jatte de compote de prunes, des sablés et un pot de crème fraîche. On mesurait les centimètres gagnés chaque année à la capacité d'atteindre ce Graal sans grimper sur sa chaise ni s'allonger sur la table ; et le jour où l'on y parvenait, un peu de l'enfance s'était enfuie même si, alors, nous n'en mesurions pas encore toutes les conséquences.

Elle était probablement la plus effrontée des jeunes voisins et amis qui rejoignaient souvent le groupe des cousins ; et quand, à huit ans, elle atteignit enfin seule la tarte à la rhubarbe, son regard de triomphe ne fut que pour moi, le petit Parisien qui ne grimpait jamais aussi haut ni aussi vite que les autres dans les cabanes perchées des arbres de la propriété, le plus maladroit sur un poney, le plus timide aussi. J’observais avec perplexité les taches de rousseur éparpillées sur son visage et sa longue chevelure blonde et bouclée pendant qu’elle découpait une part de tarte, puis sa main encore potelée chercha la mienne sous la table pour y déposer une part du butin : un sablé au citron saupoudré de cannelle.
Ce gâteau allait rester dans ma poche pendant presque toutes les vacances, et jamais je ne pus me résoudre à le manger ; je le humais chaque soir avant de m’endormir, léchant doucement les miettes qui s’effritaient peu à peu. Je prenais grand soin de le transvaser de poche en poche quand je changeais de vêtement, mais une grande lessive hebdomadaire, à l’initiative d’une de mes tantes, eut finalement raison de ma prudence et de ma dévotion.

Les vacances d’été succédaient à celles d’hiver et les pichets de limonade ou de jus de pomme remplaçaient alors le chocolat chaud. Notre premier baiser eut le goût des mûres sauvages quand, à l’occasion d’une immense partie de cache-cache, elle vint furtivement écraser ses lèvres fraîches et légèrement poisseuses sur les miennes. À cet instant, ma perception du monde se dilata pour se concentrer d'un seul coup sur mon univers olfactif : l’odeur d’orage de sa lourde chevelure emmêlée, celle légèrement acide des mûres et celle, plus sucrée et plus chaude, de sa peau brunie par le soleil.
Elle avait onze ans et moi treize ; je n’avais jamais embrassé aucune fille, et ce contact pourtant presque chaste me fit entrevoir un monde inconnu et bouleversant de sensualité et de promesses. Désemparé, je ne sus cependant ni prolonger ni rendre ce premier baiser. Jusqu’à la fin des vacances, chaque dessert aux fruits rouges fut un supplice, et chaque fois que je la voyais porter à ses lèvres une cuillère de sorbet à la framboise ou une poignée de mûres, le souvenir de ce baiser venait s’imprimer sur les miennes comme un brandon brûlant.

À chaque période de vacances, je guettais ses visites, et le temps qui passait se mesurait à l’estompe légère de ses taches de rousseur, souvenir de l’enfance qui menaçait de disparaître avec l'adolescence.
Quand, l’été de ses quinze ans, elle entra un jour pieds nus dans ma chambre à l’heure de la sieste – tradition que les grandes chaleurs d’août du Périgord Noir nous obligeaient à respecter – je restai muet de stupeur en regardant glisser son short sur ses hanches étroites.
Son corps était constellé de taches de rousseur, jusqu’à ses jeunes seins que j’osai à peine regarder, car j’étais toujours le plus timide des cousins, celui que les filles faisaient rougir à coup sûr au moindre fou rire, au moindre regard. Mon effrontée, ma sauvageonne, ma femme-enfant était debout devant moi, s’offrant avec pudeur et autorité, attendant un geste, un baiser, une caresse que je ne sus donner, par maladresse et par peur. Quand mes yeux se perdirent enfin dans le puits sans fond de son regard d’obsidienne sombre, je sus avec une effroyable prémonition que je n’avais abordé au jardin d’Eden que pour en être banni dans l’instant.

On se marie dans son amphi, m'apprit-on à Sciences Po et, même si j'avais donné pour toujours mon cœur à une autre, c'est finalement ce que je fis moi aussi, abandonnant les parfums d'orage et de mûre sauvage pour ceux de Guerlain : on n'échappe pas si facilement à sa propre fatalité.

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