Maria

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— Madame Limourd, vous n'entendez pas le téléphone ?

— Qu'est-ce qu'elle me dit encore, je la comprends mal ! Elle me pose toujours des questions. Je ne veux plus de questions. Je veux être tranquille, plus de bruit, plus de lumière. Ne pas bouger.

— Madame Limourd, ce n'était rien, de la publicité. Allez, je vous laisse, voyez, il est déjà dix-sept heures ! Demain, c'est samedi, votre fille viendra déjeuner avec vous. Bon week-end. A lundi.

— Ah ! Elle est partie. Tant mieux ! Je suis bien toute seule. Je vois plein de choses dans ma tête. Je n'ai pas besoin de télévision. Mais aujourd'hui, ça se brouille un peu les images et j'ai mal au front. Je vais rester encore tranquille dans mon fauteuil. Tout à l'heure, je prendrai ma soupe et mon yaourt avant d'aller me coucher. Je suis bien dans mon lit même si je ne dors pas. Il y a mon trou dans le matelas et à côté, celui de René. C'est un peu comme s'il était encore là. Je pense à avant. Je revois des petits morceaux de notre vie. Des fois je regarde même avant lui, quand j'étais petite à la Croix des Grands Chemins. Mais que ma tête pèse ce soir. Il faut pourtant que je bouge, ça va être l'heure de mes cachets. Claire m'a dit de bien faire attention de ne pas me tromper dans les cases des petites boîtes. Elle a trouvé bizarre qu'il en reste. Moi qui n'oublie jamais ! Allez, un effort Maria, il faut y aller. Debout ma vieille ! Oui, tu es une vieille ! Tu te rends compte. C'est à pleurer ou peut-être à mourir de rire. Jamais j'ai cru ça, moi, d'avoir quatre-vingt-onze ans un jour. Et surtout d'être toute ridée, ratatinée, la peau si flasque. Je savais pas que ça existait, qu'on pouvait devenir comme ça ! Allez, ne t'attendris pas, courage, dresse-toi, fais la fière un peu. Ah ! C'est bon, je me lève enfin. Mais que c'est difficile aujourd'hui, moi qui suis encore si leste à « trop me baisser pour ramasser n'importe quoi, un cheveu, une miette » comme me le dit ma Claire. J'ai comme une pierre qui a poussé dans ma tête, elle appuie sur ma nuque. Ça fait très mal. Aïe ! Elle va m'entraîner. Il faut que je m'allonge là tout de suite sinon je vais tomber et casser tous mes os. C'est dur par terre mais mon crâne va mieux. Dormir, dormir, plus de sons, plus de lumières, se reposer. Tout est calme enfin...

Assise seule sur le pas de la porte d'une maisonnette entourée d'une basse-cour, une petite fille fabrique une poupée avec un épi de maïs. Elle la peigne avec ses doigts, la berce, la cajole. La petite fille se lève, elle a grandi, elle tient dans ses bras un beau gros bébé qui braille. Vite, vite, elle le met au pis de la vache. Le lait déborde, ça crame, que cette cuisinière est dure à nettoyer ! Elle frotte, elle frotte, les vitres, le carrelage, le linge, des torchons, des draps, des chemises. Une blanche, René met toujours une chemise blanche sous sa blouse grise, grise comme le tableau noir de sa classe. A l'école elle aimait les chiffres et le calcul mental mais la maîtresse ne l'aimait pas, elle, la « petite sans maman ». Attention, « Dictée » écrit René en grandes lettres rouges. La cloche sonne. Le tocsin, c'est la guerre ! Des tirs, des feux, des corps tendus au bout des balcons ! « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » Elle tricote la laine de la peur, elle coud le fil de l'espoir. Des pulls pour les garçons, rayures vertes, rayures rouges et cette jolie robe de coton bleu comme le ciel sans nuage pour la petite. Qu'ils sont beaux et sages tous les cinq en noir et blanc devant le grand tilleul de la Place. Mais qu'est-ce qu'ils mangent... Ils dévorent ! Les poulets qu'elle égorge. Des tranches de biftecks plein le frigo tout neuf et des frites partout qui débordent. Et il twistent et ils chantent et ils nagent, nagent loin, si loin... Ils partent, ils reviennent, ils repartent et ne reviennent plus... ou si peu. La maison est vide malgré les couleurs de la télé. Vive le jardin, les fleurs et les enfants tous neufs, tous mignons, si joyeux dans la piscine gonflable ! Et René en bleu blanc rouge, elle est si fière et il est encore si beau souriant derrière la fumée de sa gauloise. Ils volent haut, très loin, le tombeau de Lénine, la tour de Pise, Athènes, les îles Baléares, elle aime l'avion, elle n'a pas peur, elle se sent si légère enfin et rien qui la presse. Mais soudain fatiguée, inquiète, lourde. L'angoisse au creux du ventre. L'envie de s'enfoncer, de disparaître. L'étang si froid, trop froid. Les cachets qu'elle avale, étouffants comme de la craie, l'hôpital qui l'attend depuis longtemps disent-ils. « Combien de fois Madame est-elle déjà venue ? ». « La première, c'est la première fois », dit René qui la regarde, qu'elle voit, blanc comme le mur. Le sommeil pénètre sa peau, son sang, ses os. Le vent doré de l'automne la caresse, son corps craque doucement. Ses bras s'ouvrent. Elle ramasse les feuilles, des tas et des tas. La maison est pleine à nouveau. Des photos, des dessins, des ciels, des soleils, des fleurs accrochés au mur. Dans le jardin, René fait ses haricots pour les petits doigts, les petites bouches. Attendre. Ça pousse, ça grandit. Attendre. Tous deux assis sur le velours. L'hiver dans les cheveux. Et le cœur de René qui gèle, se fend. Le chêne couché sous la pierre lisse, grise. La maison trop fraîche. Les jours lourds comme les nuages. Attente. Petits soleils, grands sourires. Attente. Silence. Nuit. Et l'éclair soudain qui déchire la tête. Dans le ciel de granit, l'oiseau grave les mots doux, chauds, René... Maria.

— Bonjour Maman, où es-tu ? Tu as oublié de fermer la porte hier au soir. Ça m'étonne de toi, la reine des clés ! Devine ce que je te porte pour déjeuner. Du chou fleur à la béchamel bien gratiné comme tu l'aimes et une tarte aux... Maman, qu'est-ce qui t'arrive ? Tu es tombée ? Maman, tu m'entends ? C'est moi, Claire, ta fille, ta petite fille, ta Claire maman, maman, je t'en prie, réponds-moi. Non, non, ne me laisse pas ! OH NON ! NON !...Tu es partie là... si seule...

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