Maria

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Je suis passionnée de littérature, j'écris depuis quelques années des nouvelles et ai terminé un roman pour lequel je cherche un éditeu  [+]

Image de Été 2020

Assis sur leur banc de bois, ils tournent tous la tête d’un même mouvement, pour regarder Maria se hâter vers la sortie. Elle est la première à sortir de l’église, en plein milieu de la cérémonie ! Elle ne sait pas se tenir. Voilà ce que tout le monde pense. Du respect pour rien, ni pour personne.
Sur le parvis, quand Aurelio a vu Maria arriver en robe de dentelle blanche, une couronne de fleurs sur la tête, belle comme un lys, il a eu peur. La mariée, Eleonora ne savait plus où se mettre, dans son fourreau étroit de satin perlé, le chignon soufflé de laque un peu penché. Aurelio a eu peur. Peur et honte, parce que c’était quand même de sa faute si ces deux femmes en robe blanche se trouvaient là, devant cette église avec tout le village qui les regardait. Il ne pensait pas qu’elle viendrait, il ne pensait pas qu’elle oserait. Mais Maria était venue, et tous les regards étaient sur elle. Il faut dire que Maria, avec ou sans robe blanche, elle vous retourne la tête. Ce n’est pas une femme, c’est un incendie. Les vieilles du village racontent que sa mère avait accouché au pied du volcan et que la petite portait le feu en elle.
Debout devant l’autel, droit dans son costume de noce, le cou rougi de l’amidon du col de sa chemise blanche, Aurelio a une suée dans le dos quand il entend les talons sur les dalles de l’allée centrale. Il sait que c’est Maria, ce pas nerveux, qui claque, ce pas qui dit non. Lui, il doit dire oui. Oui à Eleonora. Que Maria le laisse prononcer ces trois lettres et que ce soit fini. Enfin, que ça commence. Une vie normale. Avec une femme normale. Une femme, pas un animal qui se cabre, qui rue, qui écume : pas une diablesse, qui vous ensorcelle, qui vous met à genou. La porte de l’église se referme, Aurelio respire, Eleonora lui serre le bras, le curé tamponne son front d’un mouchoir blanc avant de reprendre sa bénédiction.
Voilà, ils ont dit oui. Voilà, ils sont unis devant Dieu. Maria ne peut plus rien. Aurelio a juré qu’il prendra soin de sa femme, qu’il la protégera. On ne peut pas tricher avec Dieu, et Dieu en retour le protégera de Maria, de l’amour de Maria, du corps de Maria. Il l’a tant aimé ce corps, il en était devenu fou. Il l’envoûtait, l’obsédait. Ah, elle riait bien, Maria, elle disait :
« Tu es à moi pour toujours mon bel Aurelio, aucune autre ne t’emportera comme moi je sais le faire, tu es perdu pour toutes les femmes, prisonnier, Aurelio, prisonnier de mes mains, de ma bouche, de mon ventre, pauvre Aurelio ! » Et elle éclatait de son grand rire sauvage.

Quand il y a six mois, il a rencontré Eleonora chez une cousine de sa mère, il a tout de suite compris qu’elle le sauverait. Ah, elle n’était pas née au pied du volcan, pour sûr. Petite, maigre, le teint d’une olive, elle n’avait rien d’une diablesse, mais dans l’instant, comme deux épiciers qui font leurs affaires, ils ont compris qu’ils allaient s’entendre.
Qu’ils allaient sortir chacun d’une situation qu’ils ne maîtrisaient plus. Eleonora, c’était sa mère qui la détruisait, un tyran à jupons noirs. Sa petite dernière, son bâton de vieillesse, il ne faudrait pas qu’un homme la lui la prenne.

Les gens du village, suivis de la famille, sortent deux par deux de l’église, chacun va de son commentaire, les vieilles tantes louent le laïus du curé, les voisines moquent le chignon penché de la mariée, les enfants comme dans une cour de récréation, hurlent en courant de tous côtés. Soudain, une déflagration fend la cacophonie. Ce n’est pas l’époque de la chasse, d’où vient le tir ? Chacun se regarde et se fige sans un mot.

Les mariés sortent en dernier. Pourquoi ce silence ? Pourquoi n’ont-ils pas jeté de riz ou des dragées ? Pourquoi ces yeux affolés, qu’est-ce qu’ils ont tous à se taire ? Aurelio avance au milieu des invités qui se tiennent serrés, une haie endimanchée.
« Qu’est-ce que vous faites ? Allons à la ferme, un festin vous attend, nous allons boire du vin et danser la tarentelle, allez venez, ne restez pas là ! »
Eleonora, ignorant le silence, comme par superstition, se tourne et jette son bouquet qui retombe au sol comme une buse abattue. Aucune des jeunes filles du village n’a bougé pour l’attraper.
Aurelio et sa femme fendent l’assemblée et se dirigent vers la voiture d’Aurelio.
Qu’est-ce qu’ils ont, tous figés comme des statues de pierre ? Vite, rentrer à la maison, célébrer enfin ce mariage dans la paix. Ils s’approchent de la voiture aux poignées enrubannées de tulle blanc.
Le cri que pousse Eleonora déchire la place de l’église, quelques oiseaux s’enfuient à tire-d’aile. Assise dans la voiture, Maria, immobile, semble endormie.

Sur son sein gauche, une tache comme un coquelicot sur la dentelle blanche.

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