Mamie Carbu

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« Monsieur Marcel, ici la gendarmerie. Nous avons retrouvé votre voiture accidentée, venez tout de suite ! » Ce jour-là, Marcel n’est pas prêt de l’oublier. Une fois sur les lieux, il ne put que contempler, hébété, les morceaux de la Diane bleue, jonchant la chaussée. S’ensuivit un dialogue ubuesque avec les gendarmes :
- Vous reconnaissez cette voiture ?
- Oui...
- C’est bien la vôtre ?
- Oui... enfin, c’est celle de ma femme.
- Que s’est-il passé ?
- Je n’en sais rien...
- Et votre femme, où est-elle ?
- Mais je n’en sais rien ! Et vous ?
- Nous ? On a trouvé la voiture comme ça, c’est tout !
La femme en question, après avoir liquidé sa septième voiture, attendait sagement son mari à la maison, espérant peut-être qu’il ne remarquerait rien à son retour.
La conséquence de cet énième accident fut un conseil de famille au cours duquel il fut plus ou moins démocratiquement décidé de retirer à la coupable, Jeanne, le précieux sésame qu’était son permis de conduire. Il faut dire que sa dernière victime, la Diane, n’avait débuté son service dans la famille que depuis une dizaine de jours. Le plus beau score de Mamie Carbu en termes de rapidité de démolition !
Le problème de Jeanne résidait dans son appétence pour les démarrages en trombe. Une joyeuse conjugaison de décibels et d’accélération brutale dès l’allumage du moteur ravissait Mamie Carbu. Elle avait une vision très binaire de la conduite ; chez elle, accélérateur et freins sont les mamelles de l’automobile. Le reste n’est qu’anecdotique. Ou décoratif !
Sa première leçon de conduite, elle la reçut de Marcel. L’insouciance de la jeunesse, peut-être. Ou les yeux de l’amour. Quoi qu’il en soit, il lui a prêté sa moto. Après l’avoir enfourchée, elle s’est fendu d’un de ces départs fulgurants dont elle a le secret, a fait trois fois le tour du quartier en hurlant quelque chose qui ressemblait grosso modo à : « Où sont les freins ? » Bon sprinter, Marcel courut derrière femme et moto, et se débrouilla on ne sait trop comment pour s’emparer de l’engin et le stopper avant que le mur du cimetière ne s’en charge.
Par la suite, Marcel a – curieusement – refusé qu’elle passe son permis ! A cette époque, ce type de décision ne prêtait pas à discussion. Et de fait, Jeanne ne discuta pas... et préféra passer son code en cachette ! Le permis lui-même se déroula en trois temps : un premier échec, un second échec, et une réussite qu’elle attribua au petit coup de schnaps avalé juste avant l’examen. Mis devant le fait accompli, Marcel avait cédé... enfin, jusqu’au décès prématuré de sa Diane ! Suite à cet événement, Mamie Carbu dut renoncer à ses démarrages en trombe et autres acrobaties automobiles.
Après plus de dix années de disette, et à la suite d’un nouvel examen de conduite maison dont l’inspecteur intransigeant fut Marcel lui-même, l’interdiction fut levée. J’ai donc pu, dans ma prime jeunesse, admirer Mamie Carbu à l’œuvre : un art consommé de la conduite, qu’elle introduisait toujours par le même rituel. Elle s’installait confortablement dans son fauteuil, introduisait la clef dans le contact, confiait au Tout-Puissant sa vie et sa route... et dans un fracas épouvantable, passait du 0 au 100 aussi vite que le lui autorisait son bolide ! Elle avait une confiance aveugle en Dieu, qui se traduisait d’ailleurs par sa manière tout aussi aveugle d’aborder les virages. Son Créateur ne l’a jamais déçue, car en dehors d’une petite collection de voitures, aucune victime ne fut jamais à déplorer. Par contre, sa seule présence pouvait être source de catastrophes, la plus impressionnante s’étant soldée par la chute d’un autocar au fond d’un ravin !
Prendre la voiture avec Mamie Carbu permettait, au choix, de se forger des nerfs d’acier, d’épuiser sa réserve d’adrénaline, ou de se découvrir une dévotion subite pour saint Christophe, en fonction des tendances de chacun. Elle parcourut les routes jusqu’à 80 ans – toujours à plus de 80 kilomètres-heure – et se limita à cabosser quelques montures ! L’âge venant, ce fut un crève-cœur de devoir renoncer aux démarrages pétaradants qui faisaient trembler jusqu’aux fondations de la maison.
Il était bien révolu, le temps de Mamie Carbu.

Aujourd’hui, Marcel et Jeanne ont respectivement 96 et 91 ans, et deux cols du fémur fracturés – un par personne ; depuis 70 ans, ils partagent tout. La rééducation est longue, la marche limitée, et la station verticale difficile. Mais pour Jeanne, l’heure de la revanche a sonné ! La Sécurité sociale lui a offert un fauteuil roulant flambant neuf, affectueusement baptisé « voiturette », avec lequel elle réalise des démarrages tout aussi foudroyants qu’à l’époque, le niveau sonore en moins. Pour pallier cette déficience – et préserver Marcel de toute collision – les fauteuils ont été équipés chacun d’un klaxon qui régale les oreilles de chacun d’un délicieux « pwouâââwouââât » à chaque démarrage !
Une Mamie Carbu ne s’avoue jamais vaincue !
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