Malsain père et résurrection

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J’écris sur tout… et aussi sur rien, Car ça me fait du bien… et ça me tient debout. J'essaie aussi de creuser mes sujets, pour écrire vrai, et si possible, utile. Si me lire avait l’heu  [+]

Image de Été 2021
Sous le regard las de sa mère, Marie se jeta sur son assiette de pâtes pleine à ras bord. Elle l'avala goulûment plutôt que la manger. Puis elle voulut se resservir, mais la casserole était déjà vide. Sous le regard encore plus las de sa mère, elle partit sans un mot dans sa chambre, dont elle ferma aussitôt la porte à clef. C'était devenu un réflexe, sous le regard toujours las de sa mère... toujours las, car elle savait ! Bien sûr qu'elle savait, elle ne pouvait pas ne pas savoir... mais elle ne voulait pas, non, elle ne pouvait pas voir ce que, pourtant, au fond d'elle-même, elle savait.
La porte de la chambre s'ouvrit. Marie en ressortit. Elle fila aux toilettes, où elle s'enferma. Sa mère savait qu'elle se ferait vomir. Oui, ça, en revanche, elle savait le savoir. Elle savait aussi qu'après des jours de cet infernal cycle de boulimie, Marie plongerait dans l'anorexie. Des jours à nouveau où elle torturerait son corps par le jeûne après l'avoir martyrisé par l'excès morbide. Car son corps de jeune fille, elle le haïssait.
Elle le haïssait d'être devenu jeune fille. Mais la révolte plus ou moins ordinaire d'ados confrontés à leur évolution physique n'avait hélas rien à voir à l'affaire. Jamais en effet elle n'oublierait ce jour infâme, vers ses treize ans, où, restés seuls à la maison, le regard soudain gourmand, puis la grosse main, de son père avaient glissé sur ses hanches, sur son ventre, remonté vers ses petits seins naissants. Elle s'était dégagée d'un bond, avait couru à cœur perdu vers sa chambre, avait verrouillé en panique la porte. Son cœur en chamade avait longtemps rythmé ses sanglots, car ce jour-là son enfance était morte, sa foi candide en l'avenir était morte, elle était devenue un animal aux aguets prisonnier d'un huis clos mortel. Ce jour-là, elle s'était sentie morte.
Marie savait maintenant qu'il la guettait. Son ombre silencieuse et menaçante ne quitterait pas ses pensées, sans cesse sur le qui-vive, sur le fil d'une crête où le moindre faux pas la jetterait en enfer. Elle était en guerre pour sa survie, une guerre sournoise, larvée, une guerre d'esquive. Surtout, ne jamais se retrouver seule avec lui.
Elle était en guerre pour se protéger de lui. Mais elle menait aussi, hélas, une guerre contre elle-même, contre ce corps en mutation, qu'elle découvrait, ce corps qui la troublait avec ses cycles alignés sur la lune. Et voilà qu'il la jetait, ce corps maudit, en pâture malsaine de celui qui garantissait jusqu'alors sa protection. Déjà morte dans sa tête, elle se prit à le haïr, et elle le maltraita des mois durant, ce maudit corps quelle était condamnée à habiter.
Un soir de rage, désespérée, prête à tout pour finir cette guerre, elle dissimula près de son oreiller un grand couteau de cuisine. Le lendemain soir, il avait disparu, ôté à l'évidence par quelqu'un qui faisait le ménage, et qui savait. Elle ne récidiva pas, de peur aussi d'être tentée d'en user contre elle-même. Elle dénicha pourtant un lourd broc à anse, le garnit de fleurs séchées et le posa sur sa table de nuit. Il y resta quatre ans.
C'est triste à dire, mais on s'habitue à tout, même à l'innommable. C'est même à vrai dire une force de la vie ; et l'épreuve fait mûrir. Après des mois d'autodestruction, elle décida qu'elle survivrait quoi qu'il advienne. Elle entreprit alors de s'enlaidir et de dissimuler ses formes toujours délicates sous des fringues du plus mauvais aloi. La présence des autres, pourtant silencieux, soumis au poids invisible et paralysant des usages, à leur refus d'imaginer l'inimaginable, restait sa seule vraie protection. Le regard, par éclairs un peu trop appuyé, de son prédateur paternel lui suffisait pour comprendre que jamais, au grand jamais, elle ne pourrait lever sa garde. Sa seule issue, son but unique, fut donc, quatre ans durant, d'atteindre l'âge où elle pourrait enfin fuir ailleurs.
Elle y parvint à ses dix-huit ans, le récent président ayant baissé l'âge de la majorité. Elle prit le premier job qu'elle trouva, et sa sœur aînée, sa complice, l'hébergea au motif de raccourcir le trajet. Plus charpentée que Marie, elle avait, du moins semble-t-il, curieusement échappé aux entreprises de la bête salace, mais s'était mariée tôt, malgré tout. À son époque à elle, où la majorité n'avait pas encore basculé à dix-huit ans, nombreuses furent d'ailleurs les jeunes filles à saisir ce moyen de sortir du cocon familial, ou supposé tel par le législateur.
Puis Marie rencontra Paul. Il était doux et réservé, et il sut quasi aussitôt qu'elle serait sienne. Mais il perçut tout en même temps, sans en deviner aucunement la cause, qu'elle était un oiseau fragile, une chair à vif dans un étui de peau soyeuse. Il sentit qu'il ne devait aucunement la brusquer, qu'il fallait la laisser venir... et il eut l'intelligence, le tact et la patience de respecter ce pacte tacite. Il fut son Petit Prince et elle vint à lui doucement, pas à pas, comme le renard. Un soir, elle s'approcha de lui et l'embrassa. Puis, un autre soir bien plus tard, c'est elle-même qui prit sa main pour la guider vers le partage dans la joie de ce qu'elle avait dû défendre si âprement et le plaisir en communion. Rassurée, elle lui permit, encore plus tard, que la porte de leur chambre d'époux reste ouverte, et ils eurent deux beaux enfants.
Un jour, son père mourut d'une attaque cardiaque. Il mourut sans avoir été autrement inquiété, car le temps de « Me Too » et « Balance ton porc » ne viendrait que bien plus tard. Ce soir-là, Paul nota que le lourd broc à anse près de leur table de nuit avait disparu.
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Les Histoires de RAC · il y a
Sombre mais très bien écrit ♫

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