Maison de campagne

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Finaliste
Jury
Image de 2020
Image de 15-19 ans
"Mémé ! Y a plus de confiture !"
Je fixe le fond du pot en verre. Vide. Il ne me reste plus que mon doigt pour tenter d'atteindre les dernières traces sucrées qui patientent dans les angles. Mais j'ai l'index trop court. Sept ans de croissance et toujours incapable de finir correctement un pot de confiture ! Finir oui, mais encore aurait-il fallu la commencer cette confiture de prune...
- Donne-moi ça André ! Je vais t'en chercher un autre.
- Mémé, je sais que le pot n'a été entamé que depuis hier mais je te jure que ce n'est pas moi qui l'ai fini ! C'est vrai, promis !
- Peu m'importe, mon lapin. Ce n'est qu'un pot de confiture après tout...
Je suis surpris. Mémé a toujours été très économe. D'autant plus depuis l'année dernière : avec la guerre on ne peut plus se permettre de gaspiller quoi que ce soit. Et puis Mémé est une vraie campagnarde. Ici les enfants ne sont pas surprotégés. Stricte et juste, elle ne tolère jamais les cadeaux ou dépenses inutiles. Enfin... Je profite de l'aubaine, et entame un nouveau pot.
Mémé sort de la cuisine. "J'ai à faire !" Les marches du vieil escalier de bois grincent à chacun de ses pas, lents et mesurés. J'oublie vite ce mystère de confiture disparue.
Mon quatre-heure englouti, je sors dans le jardin. Au centre de la cour trône un vieux puits, vénérable assemblage de grosses pierres, taillées rudement, qui se chevauchent et s'emboitent. À gauche, ses larges et longues feuilles frémissant à peine, caressées par la brise ensoleillée, un marronnier au tronc droit et solide ombrage quelques poules rousses, dont les têtes se balancent allègrement d'avant en arrière. Curieusement, il en manque une depuis quelques jours. Elle a dû se perdre sur un sentier ou faire une rencontre malheureuse. Mémé n'en a pas touché un mot. À droite, le potager, où foisonnent carottes, poireaux, choux, rutabagas, pommes de terre, radis... Pépé y passe le plus clair de son temps, quand il n'est pas dans son atelier, la vieille grange réaménagée par ses soins dans laquelle il décortique, réassemble, huile et repeint des vélos. Il assouvit sa passion parmi les jantes crevées, les chaînes rouillées, les guidons rafistolés et les rayons tordus, sur un fond de paille entassée et de toiles d'araignées.
Moi je préfère jouer avec Pataud le vieux chien, grimper dans le marronnier ou bien explorer le bois avec Jean, l'intrépide garçon de trois ans mon aîné qui vit dans la ferme voisine. La bâtisse, plantée au milieu des champs, où vivent mes grands-parents est un véritable paradis pour moi, petit parisien. Maman et Papa m'y ont déposé dès le début de la guerre, ils avaient peur que ma vie à la capitale devienne trop dangereuse. On craint les bombardements et surtout l'arrivée des Boches. Pépé pense que c'est pour bientôt, peut-être dans moins d'un mois. En attendant, je ne m'en préoccupe pas. Mémé dit que ce ne sont pas des affaires pour mon âge. Seulement, la nuit, quand je me retrouve seul sous les draps râpeux, je sens de lourdes larmes couler silencieusement sur mes joues et j'ai l'impression qu'une main puissante empoigne mon cœur, mes poumons, mon estomac, et les pressent jusqu'à l'étouffement. Voilà bientôt un an que Papa ne m'a pas pris sur ses épaules en riant. Que Maman ne m'a pas enveloppé dans ses bras en m'embrassant.
Et pourtant, cette intense mélancolie a laissé place à une frayeur déraisonnée et des frissons d'enfant. Cela fait une semaine que j'entends des bruits au grenier. Au-dessus de ma chambre, des pas ponctués de silences glaçants accélèrent les battements de mon cœur et me tiennent éveillé, transi d'effroi. Ce ne sont pas les rapides tapotements des rats et mulots qui fouinent avec légèreté dans la poussière, ni les grincements des vieilles maisons dont le plancher de bois craque parfois sous le poids de l'âge. Ce sont bien des pas, présents, sourds, qui s'impriment dans mes oreilles comme de l'encre indélébile.
Je n'en ai rien dit à Mémé et Pépé, je veux qu'ils oublient que je viens de Paris. Je me souviens du regard qu'ils s'étaient échangé lorsque, peu après mon arrivée, j'avais hurlé en croisant un lézard aux toilettes. Maintenant, je suis un grand. Je dois être courageux, comme a dit Papa.
Au bout de la neuvième nuit de terreur, je n'y tiens plus. Il faut que je voie ce qui se cache au grenier. Dès le lendemain !
L'herbe a perdu toute sa rosée, et la matinée est déjà bien avancée. Les heures passent et je repousse le moment fatidique. À midi, alors que je demande innocemment si nous mangeons le pâté préparé la veille, Mémé me rétorque qu'elle ne voit pas de quoi je parle, que je suis un petit garçon impatient et point. Nous mangeons en silence, puis c'est l'heure de la sieste. Le soleil éblouit la cour, inondée d'une lumière aveuglante. Les poules se sont rassemblées sous la dentelle ombragée du marronnier. Pataud sommeille sur le carrelage frais de la cuisine, la tête posée sur ses pattes croisées. On entend juste le vrombissement des mouches qui tournent et se cognent aux vitres. Je monte en tremblant les marches qui mènent au grenier, en évitant tant bien que mal les échardes. Le sang pulse à mes oreilles. Je pose la main sur la poignée. Je retiens mon souffle. Un fantôme ! C'est un fantôme, c'est sûr ! Ou alors un hibou géant avec des yeux ronds comme des soucoupes, et injectés de sang ! Ou bien un monstre avec des dents acérés comme des lames de rasoir ! Je suis figé. Ma main appuie lentement sur la poignée qui se bloque. La porte ne s'ouvre pas. Le loquet a été tiré depuis l'intérieur. Il y a bien quelqu'un au grenier ! Mes jambes peinent à me porter. Alors que je m'apprête à redescendre, je me retrouve nez à nez avec Pépé qui porte un cageot plein à craquer de légumes.
"André ! Qu'est-ce que tu fais là ? Tu devrais être à la sieste !"
Sa voix se calme aussitôt lorsqu'il remarque le teint blême de mon visage décomposé. Il pose le cageot, s'accroupit et plonge dans mes yeux embués son regard calme et apaisant.
"André. Je vais te dire un secret, mais il faudra me jurer de n'en parler à personne."
Je hoche la tête.
"Ce secret a deux bras, deux jambes, deux yeux. Comme toi et moi. C'est un secret qui a faim, c'est pourquoi je lui apporte à manger. Tiens, donne-moi la main, André. On va aller lui dire bonjour."
Pépé tape cinq coups rapides sur la porte. Qui s'ouvre. Tout d'abord, je distingue juste un cageot, semblable à celui que nous apportons, dans lequel s'additionnent deux pots de confiture entamés, les os d'un poulet dans une assiette, des épluchures de légumes, des trognons de pommes et des coquilles d’œufs. Puis, parmi les voiles de l'obscurité, un visage se distingue. Le visage appartient à une jeune femme aux traits tirés encadré par une chevelure brune. Sur sa chemise est épinglée une étoile dorée à six branches. Elle s'approche de nous et sourit tristement.
Pépé dit "Bonjour Esther."
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