3
min

Mais où est-Elle ?

Image de Flag

Flag

29 lectures

24

Tout a commencé en 1993, année 20 de mon temps biologique.
A cette époque, je consacrais une grande partie de mes journées à l’étude minutieuse du vol des feuilles mortes. Le résultat de cette longue recherche fut sans appel : “aléatoire, ça dépend du sens du vent” ! Un brin consterné, je considérais gravement ma vie du moment dont le caractère également aléatoire eut défrisé le plus perspicace des turfistes. Saisi par ce parallèle, je décidais de mettre à l’épreuve la force du vent. Aussi, immobile sur le parvis de l’immeuble, décidais-je d’attendre un signe. A gauche ou à droite ? Un souffle léger m’apporta la réponse, en même temps qu’un doux parfum floral. Ce serait à gauche et c’est là que je La vis pour la première fois. Un éblouissement, une révélation. Déconnecté de toute raison, je courus vers Elle. Mais au premier coin de rue, Elle avait disparu. J’ai longtemps marché pour la retrouver avec pour seuls témoins de mes errements, les pigeons de la ville. Je les regardais comme de “drones de créatures”. Heureux propriétaires du ciel urbain. Et puis, la ville ne suffisant plus, j’ai étendu mon rayon d’action. J’ai marché, j’ai cheminé, j’ai crapahuté, encore et encore. A chacune de mes sorties, j’ai pensé La reconnaître.
J’ai d’abord cru la retrouver, dans les plaines de Bièvre, si frêle, dans le vol de l’alouette calandrelle. Déshabillée de ses sentiments, juste orientée par une nécessaire migration. L’espoir tendu vers un ailleurs ensoleillé. J’ai couru vers Elle mais je l’ai perdue dans les semis de tournesols.
Plus loin, dans les plaines qui accueillent les méandres de l’Isère, l’activité des fourmis noires du jardin retenait mon attention. Peut-être avait-Elle trouvé son espace de vie parmi celles qui, si discrètes, travaillent tant à construire de fragiles dômes de terre. Je restais captivé par cette organisation silencieuse, cette folle énergie individuelle toute tournée vers la réalisation collective. C’est une évidence, Elle aurait aimé cette solidarité. Mais rien.
Porté par cette quête, l’aventure se poursuivait dans les vallées profondes de l’Oisans. Je n’ai d’abord trouvé que la splendeur d’un lever de soleil ciselant les montagnes en ombre et lumière. Puis, à force d’observation, j’ai pensé La trouver chevauchant un bouquetin des Alpes, incroyablement cramponné aux reliefs accidentés et vertigineux. Longtemps, je l’ai suivie du regard. Mais Elle a disparu dans les neiges qui se devaient d’être éternelles.
L’entreprise de sa découverte m’intriguait plus qu’elle ne me décourageait. Et je plongeais dans la Romanche pour rejoindre la vallée. Il était tout simplement impossible qu’Elle ne m’échappe. Dans ce périple aquatique, je croyais La voir sur les berges, guidant les écureuils roux dans le dédale d’une urbanisation sans cesse croissante. Les écureuils s’efforçaient à l’ingéniosité pour réorganiser leur territoire face aux assauts de la cité dévorante. Cela m’accapara un instant l’esprit.
Puis je revenais à Elle. Je l’imaginais belle. J’étais sûr qu’Elle l’était !
Etais-je condamné à la désespérance ? Je ne parvenais pas à me résoudre à l’abandon. Je repartais sur le chemin.
Ni les chamois se chamaillant à Chamechaude, ni le busard cendré désabusé de voler au dessus des cendres du trafic routier ne me vinrent en aide dans cette quête. Je La cherchais, encore et encore.
Aussi, quand un indice me fut fourni par un lièvre variable, je me mis en route. De sa tunique brune d’été à celle d’un blanc immaculé en hiver, je ne découvris qu’une réponse, variable elle aussi. Je restais ainsi pétri d’incertitude. Rien. Rien encore. Rien toujours.
Aussi, m’aventurais-je plus au nord du département pour retrouver la chouette Effraie que rien n’effraie, certainement pas le clocher. Et, me demandais-je, avec ses yeux grand ouverts sur la nuit, l’aurait-Elle vue ? Mais non. Toujours pas.
Sans découragement, je poursuivis la recherche sur les hautes routes de la Résistance, en plein cœur du Vercors. Serait-ce Elle ? Dissimulée dans la discrétion existentielle du Tétras lyre ? Tellement difficile à débusquer, tellement magnifique à surprendre. Et j’aime à croire que les hommes et les femmes qui ont tant lutté pour ma part de liberté ont trouvé des instants de répit dans la contemplation si rare de cet oiseau tandis que le monde vacillait tout autour d’eux.
Je songeais alors que, dans toutes ces escapades, il n’était que le loup qui ne se soit jamais dévoilé. L’idée me traversait tout de même l’esprit : “se pourrait-il qu’Elle l’ait croisé et ne soit jamais reparue ?” Non. Mon ami Pierre me confierait à quel point la nature de cet animal est toute autre que les caricatures que l’on en fait parfois.
Mais où est-Elle alors ?
Lors d’une balade en Belledonne, affairé à l’observation de marmottes, je perdis l’équilibre sur un névé et, après avoir glissé quelques mètres, me cognais la tête en contrebas sur un rocher. Je mettais plusieurs secondes à reprendre mes esprits. Mais quelle ne fut pas ma surprise à ce moment-là !
Comme une fulgurance, le mot “PARTOUT” venait envahir mon espace, se glissait sous mes paupières, venait me réchauffer l’âme. Celle que je cherchais depuis si longtemps était là, en face de moi. Mais aussi à côté. Derrière. Partout.
Elle était dans les airs, survolant la verte Chartreuse. Elle errait sur les pentes escarpées des contreforts du Vercors, Elle glissait le long des rivières ; Elle se réchauffait, adossée aux murs des vieilles bâtisses ; Elle nichait dans les églises, Elle se révélait au soleil levant, inondant la vallée du Grésivaudan non sans avoir, au préalable, caressé le Mont-Blanc.
Elle ? C’était tout simplement l’EMOTION. Et c’est bien ce que partout j’ai trouvé. Sur les routes et les sentiers de ce territoire qui m’est cher, à la découverte d’une faune qui se donne à observer tout autant qu’elle nous délivre des enseignements.
Alors, apaisé, je me suis assis sur les berges du lac de Paladru. Prêt à succomber aux chants de l’instinct animal.

PRIX

Image de 2019

Thèmes

Image de Très très court
24

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de anonyme
anonyme · il y a
Très originale, bien trouvé.MES VOIX! Une invitation à lire ma TTC en concours, merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

·
Image de JACB
JACB · il y a
Je l'ai trouvée aussi à vous lire, c'est contagieux, merci et bonne chance à vous FLAG!*****
·
Image de Gérard Jacquemin
Gérard Jacquemin · il y a
Bonne idée, belle chute! mes votes
·
Image de caroline_or
caroline_or · il y a
Merci pour ce joli voyage !
·
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
L'émotion à lire ce texte, je vote et vous invite sur ma page, merci !
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Une quête de soi-même , menée avec une sensibilité qui sourd de chaque mot .
On a l’impression de faire le chemin avec vous jusqu'à trouver le Graal !

·
Image de De margotin
De margotin · il y a
Bonne chance
·
Image de Anelle
Anelle · il y a
Belle balade à travers la nature sous forme de conte initiatique. Bravo pour la narration de ce cheminement qui permet en parcourant la nature, de se trouver soi.
·