M'aimeras-tu encore demain

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En compétition

C’est le grand jour. Je devrais m’en réjouir et pourtant, le vague à l’âme m’envahit. Assise à ma coiffeuse, je tente d’effacer les marques du temps qui assombrissent mon visage. Mon maquillage doit absolument me donner bonne mine. Je poudre mes joues tandis que mon esprit vagabonde.

Voilà près de trente ans que nous nous sommes rencontrés, Pierre et moi. Nous étions invités chez des amis communs. Au moment de rejoindre mon domicile, j’entendis une voix qui me proposa :
— Voulez-vous que je vous raccompagne ? J’ai compris que vous étiez une grande marcheuse, mais de nuit, dans les rues désertes, je ne trouve pas ça prudent.
— Qui me dit que je cours moins de risques à repartir avec vous ?
Comme moi, il se déplaçait à pied. Nous avons parcouru le chemin ensemble et nous ne nous sommes plus jamais quittés.

Jusqu’à présent, on se disait que le mariage n’était pas une nécessité. Vivre dans le péché apportait une certaine saveur à notre relation. Comme nous avions connu une première union pas très concluante, chacun de notre côté, nous ne souhaitions pas récidiver. Puis, là, était venu le moment de franchir le pas. Mariage dans la plus stricte intimité. Nous n’avons pas d’enfant. Nous pensions qu’Alban et Ludovic, les deux neveux de Pierre apprécieraient de participer à l’événement. Il n’en a rien été. Bien au contraire. Aucune réponse à notre invitation. Depuis, silence complet. Ils ne se sont même pas donné la peine de nous téléphoner. À moins qu’ils aient souhaité réserver une surprise à leur oncle en surgissant à l’heure dite. Je n’y crois guère. Je comprends. Ils se sentent spoliés. Avec ce mariage, ils perdent le bénéfice d’un héritage qu’ils convoitaient. Avec Pierre, nous avons rencontré le notaire avant de décider d’officialiser notre union. Celui que je considère toujours comme mon éternel amour n’avait qu’une obsession : me protéger financièrement.
— Je veux que tu ne manques de rien. Tu m’as tellement apporté, fut son credo, ce jour-là.
— Tu me donnes déjà ton nom, c’est pas si mal.
Les neveux, c’est sûr, n’ont pas digéré la nouvelle. À croire que leurs visites ont toujours été intéressées. Ils se voyaient, à n’en point douter, hériter de la propriété de leur oncle. Lorsqu’ils venaient, je les trouvais bien trop avenants avec lui. Vis-à-vis de moi, froideur absolue. Malgré tout, s’ils débarquaient aujourd’hui, j’en serais ravie pour Pierre qui a pris le relais de leurs parents décédés prématurément. Il a, à ce moment-là, assuré la charge de leurs études, ce qui n’était pas rien. Ce manque de reconnaissance me peine pour Pierre.
Je ne dois pas me laisser aller. J’ai maquillé mes yeux, mon mascara n’y résisterait pas. Courage. Pensons au présent. Debout devant mon miroir, j’avoue que ce tailleur me sied à ravir. Ma silhouette s’est à peine alourdie malgré les années. Ma tenue plaira à Pierre, sans aucun doute. Je lui ai cachée bien sûr, ne dit-on pas que le futur marié ne doit pas voir les vêtements de sa future femme avant le mariage, car cela porte malheur ! Pensée bien dérisoire. Et tous ces divorces qu’on dénombre à notre époque !

Pierre est probablement prêt, lui. Son costume a été confectionné sur mesure. Sans doute le dernier qu’il portera, on ne s’habille plus guère de cette façon de nos jours. L’élégance serait-elle passée de mode ? Il attend certainement patiemment dans sa chambre.

Même si l’assistance sera réduite à sa plus simple expression, je songe à Michel et Barbara, nos témoins. J’ai hâte de passer la journée avec eux, nos fidèles amis. Je lisse ma jupe dont le tissu soyeux et mordoré tombe avec souplesse sur mes genoux. Le rose poudré, quelque peu accentué, rehausse mon teint de blonde. Mon maquillage est plutôt réussi. Ma coiffeuse, dans la confidence, a, de plus, fait des merveilles ce matin. J’espère que je n’ai rien oublié. Quelles difficultés pour se mettre d’accord sur le choix des alliances ! Moi, j’aime l’or, Pierre penche pour la couleur argent. Du coup, nous avons pris des anneaux entrelacés or blanc et or jaune. Quel chic ! Plus discret pour lui que pour moi, mais coordonnés. Pour le buffet, les hommes ont décrété que c’était une affaire de femmes. Barbara m’a donc accompagnée chez le meilleur traiteur des environs. Devant les mets exposés, j’ai eu l’impression que mon appétit s’ouvrait. La fraîcheur, les couleurs, les délicieuses odeurs, tout pour provoquer les envies et du même coup, faciliter les commandes. J’aurais croqué avec bonheur les choux constituant la pièce montée. Je l’ai choisie de petite taille, vu le nombre restreint de convives. Si les neveux de Pierre avaient la bonne idée de se présenter au dessert, on arriverait malgré tout à les restaurer. Quant aux dragées, la spécialité aux amandes était tout indiquée. Pierre m’a dit qu’il me faisait confiance pour la décoration. Des roses en veux-tu, en voilà. Sa fleur préférée. Notre jardin : une roseraie multicolore ! Quel soin apporté à ces arbustes, et avec quelle constance ! Il n’y aura pas de lancer de riz aux nouveaux époux. Il n’y a pas eu non plus de liste de mariage. Les démarches à la mairie n’ont posé aucune difficulté. Un tel événement ne se produit pas tous les jours dans notre petit village. Jacques, le maire, un copain d’enfance de Pierre, s’est montré à la hauteur. Je sais qu’il est ému aussi.

Voilà, je me sens prête. Juste une légère touche de parfum, le parfum de notre rencontre, le préféré de Pierre. J’entends le moteur d’une voiture qui se gare devant la maison. Un dernier regard sur ma silhouette dans la glace. Je m’empresse d’aller ouvrir la porte d’entrée. C’est Jacques. Barbara et Michel lui emboîtent le pas. Pas de neveux à l’horizon, on fera sans.

Nous pénétrons ensemble dans le salon où le lit médicalisé de Pierre a été déplacé pour l’occasion, afin que notre mariage puisse se dérouler dans un lieu moins intime que sa chambre. Son regard rempli d’amour m’inonde. Je ne parviens pas à réprimer un sanglot. Combien de jours va-t-il encore tenir ? La cérémonie va pouvoir commencer.

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Violette Baudelaire · il y a
Bah punaise, une histoire toute douce et une chute si brutale ! C'est fort ! Mes voix
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Fabienne Luisa · il y a
Une chute qui donne un sens magnifique et inattendu à ce qui vient d'être lu. Touchant.
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Angelo Spinale · il y a
Très très cool histoire
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cendrine borragini-durant · il y a
Avec subtilité, posant par touches délicates le cadre d'une histoire douce-amère,vous nous menez avec douceur au dénouement tragique. Et c'est là une bien grande habilité que de nous avoir "baladé" dans cette apparente douceur pour nous faire basculer ensuite dans une réalité brutale. Très grand moment d'émotion
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Caroline Kipik · il y a
J’aime beaucoup. Merci pour ce moment
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Paul Marie · il y a
quelle terrible chute, mais quelle belle histoire...bravo
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Claire Dévas · il y a
Le bonheur absolu pour un jour et pour toujours. L’amour dans l’éternité. Superbe émotion.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-lombre-de-sa-devotion

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Lasana Diakhate · il y a
Un beau texte ,très riche, attirant et bien rédigé . J’aime bien ce texte .Bravo 👏🏽
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance 🙏🏽
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Elisabeth Deshayes · il y a
chute inattendue, texte agréable à lire une histoire pas si banale qu'elle en a l'air. Si le coeur vous en dit, je vous propose de faire un petit tour en montagne, avec ma nouvelle "Une nuit d'enfer" Je ne peux pas voter pour votre texte ? c'est trop tôt, je suppose, j'y reviendrai plus tard...
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RAC · il y a
Elégant !

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