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Maestro

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Symphonie

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J’ai su que le printemps était revenu sur mes collines percheronnes. Non pas le printemps aux relents d’hiver, avec ses froides giboulées, ses bourrasques de vent et sa végétation encore engourdie. Non, le printemps, le vrai, avec son soleil déjà chaud, ses couleurs chatoyantes, ses fleurs éclatantes auréolées de myriades d’abeilles et de papillons, son air léger et ses vents capiteux du sud.
J’avais eu un avant-goût la veille : on était mi-avril et j’avais entendu dans le petit bois qui borde ma maison le « tchif-tchaf » un peu lancinant et monotone du pouillot véloce, revenu prendre ses quartiers d’été. Il s'agit d'un petit passereau migrateur qui adore voleter parmi les buissons bien touffus et qui entonne son chant quand il fait clairement beau. Il semble nous dire « allez-y, prenez du bon temps que diable, puisque je vous dis que c’est le printemps ! »

Donc, j’ai eu confirmation dès le lendemain qu’il ne s’était pas trompé, le bougre. Un soleil matinal resplendissait, la nature revigorée était en fête. Tout à coup, des bosquets feuillus qui servent de toile de fond à mon jardin est monté le chant doux et flûté du nouvel hôte des lieux. La fauvette à tête noire était rentrée au bercail, elle aussi, et le faisait savoir à toute la gent emplumée dont les ramages étaient tout à coup devenus bien pâles au regard de la sérénade du nouveau maestro. Ce n’est pas par hasard que certains passionnés ont baptisé ce remarquable chanteur «rossignol de mars ». Certes, dans nos contrées normandes un peu fraîches, j'aurais plutôt dit « rossignol d'avril ».
Le souci, avec cette fauvette, c’est qu’elle est très méfiante ; il est donc difficile de l’approcher et de l’observer. Il faut se contenter d’écouter son chant mélodieux, clair et flûté, ce qui en soi est déjà un privilège.


En cette fin mai, il fait sur mes collines un temps magnifique. À plusieurs reprises, depuis l’aube, j’ai remarqué le comportement assez curieux d’un oiseau qui sautille de branche en branche sur un jeune prunus posé à trois enjambées de ma terrasse. Il n’a pas l’air spécialement serein et vocifère à l’envi des «tak, tak, tak» à la cantonade... Armé de ma paire de jumelles, je me lance de ma fenêtre dans l'examen consciencieux de l’oiseau : gris-brun sur le dessus, gris cendré sur la gorge et le dessous, doté d'une calotte noire caractéristique au-dessus de la tête, c'est à n'en pas douter le mâle de la fauvette dite à tête noire. Incroyable, c’est la première fois que je l’observe de si près !
D’un coup d’œil, je comprends l’objet de son courroux : mon matou gris s’est installé à deux pas de ma haie bocagère toute proche pour faire sa sieste. Allongé de tout son long, c'est qu'il a l’air furieusement méchant mon gris-gris ! La fauvette n'est pas décidée à s'en laisser conter, elle sautille, trépigne, fait face à l’ennemi juré qui reste impassible, les yeux mi-clos. Pour un peu, elle se lancerait à l’abordage, le bec en avant pour le déloger sans tambour ni trompette. Elle finit par s’échapper dans la haie. J’en profite pour faire un saut sur la terrasse. Surtout pas un mot, pas un geste. Au bout d’un moment, elle revient sur le prunus et réitère son petit manège. Devant l'indifférence obstinée de mon chat, elle s’éclipse à nouveau dans les frondaisons.
Le lendemain, j’entends à nouveau le cri d’alerte de la fauvette. Le danger se précise, il s’agit du chat du voisin. Lui, il ne plaisante pas ! Je le chasse sans ménagement. Je perçois alors, montant de la haie, des pépiements et de faibles gazouillis. Aucun doute possible, un couple de fauvettes a élu domicile ici même, à deux pas de ma terrasse et des petits sont nés. Ô nature féconde, ô miracle de la vie !

Au cours des jours suivants, je m’installe à maintes reprises sur la terrasse, les sens en éveil. Je prends un réel plaisir à observer les allées et venues de mes amies. J’admire le courage qu’elles déploient pour faire provision d’insectes et donner la becquée à leur progéniture affamée. La femelle me semble plus sauvage, moins facile à discerner. Je finis cependant par bien la reconnaître grâce à sa calotte rousse caractéristique.
J’ai décidé de rester très discret, de ne pas m’approcher du nid. Je pense tout de même avoir repéré la position de l’ouvrage, à un mètre cinquante du sol. Je suis un peu inquiet car j’ai taillé la haie à la mi-mai sans repérer le nid et j’ai le sentiment que la protection, en cas d’intempéries, risque de s’avérer bien dérisoire.

Début juin. L’orage a grondé toute la journée. Des trombes d’eau se sont abattues sur la campagne, des bourrasques de vent ont lacéré les bourgeons, tordu les rosiers, éparpillé les dernières feuilles automnales. Puis, au matin, les éléments se sont calmés, un silence pesant s’est installé.
Je fonce vers le nid, je le repère aisément. Apparemment, il n’a pas trop souffert. Je jette un rapide coup d’œil. Plus rien ! Pas un bruit, pas un murmure, pas un gazouillis. Où êtes-vous petites fées de mon jardin ? Je cherche sans conviction les bébés au sol parmi les feuilles mortes, sans doute sont-ils tombés ? J’imagine les petits corps transis, livrés aux éléments et aux appétits carnassiers des chats, sous l’œil impuissant de leurs parents... « Ô vraiment marâtre nature...».
Et puis, je recouvre ma froide logique : au pied de la haie, assez bien protégée, les parents ont pu continuer à les alimenter, c’est leur technique de nourrissage habituelle quand les petits ont quitté le nid. Quant à la pluie, je doute qu’elle ait encouragé les chats à quitter leur confort douillet pour se lancer dans une chasse aussi aléatoire, sous la menace des becs acérés des parents.
Petites fauvettes, c’est décidé, vous allez vivre. Je le sens, je le veux. D’ailleurs, j’ai un message pour vous, écoutez-moi...

Petites fauvettes de mon jardin,
Reviendrez-vous donc au printemps prochain,
Égayer ma haie de votre froufrou,
Bercer mon cœur de votre chant si doux...
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Frédéric Rey · il y a
Très joli !
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Symphonie · il y a
Merci.
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Miraje · il y a
Une ode à la nature et au renouveau.
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Symphonie · il y a
Merci Miraje pour cette lecture et ce commentaire.
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