Mademoiselle Angélique

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Je n'ai pas vu les mois passer. La vie est courte.  [+]

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MARDI 29 MAI/ 18H19
Le métro déverse son flot de voyageurs.
Elle traverse la place et se dirige vers une rue perpendiculaire.
Sa cheville droite vrille légèrement et ses baskets usées râpent le bitume. Une mèche brune s’échappe de la casquette à large visière. Elle la dissimule d’un geste rude... Un bref regard sur un immeuble art déco ; son doigt coche le clavier de l’interphone. Et d’une voix travestie :
- Docteur Tasme ? Léa Bach
- Je vous ouvre.

La sirène d’une ambulance gagne en intensité.
Zut, cet imbécile n’a pas tenu le temps imparti ! Elle a 5 mn pour réussir son challenge.

§

18H20
Elle appelle l’ascenseur et avale 4 à 4 les deux étages.
Elle agrippe la porte palière entr’ouverte et replace le paillasson en douceur. Elle traverse la salle d’attente et se faufile dans les toilettes.
4/ Son sac à dos vidé, elle le retourne entièrement, le transformant en un Tote Bag de cuir rouge vif. Elle dégrafe son bombers et dégonfle sans bruit les deux baudruches qui le remplissaient.
3/ Elle se dévêt et ficelle le tout afin de le glisser dans une poche.
2/ Une minute pour se rhabiller, une autre pour réorganiser son sac et ôter ses cernes. Trop juste ! Un pas rapide fait grincer le parquet. Elle tire la chasse d’eau et tourne le robinet.
0/ Il faut improviser : Ses mains mouillées étalent le mascara. Elle émerge en pleurs.

- Mademoiselle Angélique, que se passe-t-il ? Croyez-bien que je suis désolé pour ce retard ! Entrez je vous prie.
Tout en indiquant son cabinet d’une main, Frédéric Tasme balaie du regard la pièce. Déserte. Pourtant, il a bien entendu l’ascenseur.
Mademoiselle Angélique est soulagée, la partie est achevée.

§

19H02
Remaquillée, Mademoiselle Angélique retrouve le soleil printanier. Son élégance et ses boucles blondes laissent peu d’hommes indifférents. Sa robe rose poudrée met en valeur une taille fine et des jambes fuselées que 10 cm de talons allongent indécemment.


§

19H 42
Frédéric Tasme relit avec application ses notes du jour. Il est satisfait de l’implication de Mademoiselle Angélique qui reste encore fragile comme le prouve le torrent de larmes qu’elle a versé dans la salle d’attente.
Il déplore avoir accordé autant de temps à son précédent patient mais les circonstances l’avaient exigé : menacer de se suicider devant son analyste, voilà une situation qu’il n’avait jamais vécue ! Il lui avait fallu près d’une heure pour le convaincre de se faire soigner dans un établissement adapté où deux infirmiers l’avaient finalement escorté.
Toujours trop en avance, Mademoiselle Angélique avait dû se morfondre. Aujourd’hui encore, elle s’était présentée avant même l’hurluberlu qui lui avait gâché sa journée.

Il regrette que cette Léa Bach, lui ait fait faux bond. Il se souvient maintenant, sa porte n’a pas sonné. Il sait que sa profession effraie les plus fragiles. Reviendra-t-elle ?

19H 42
Mademoiselle Angélique muse. Elle longe le canal près du pont d’Auteuil. En contrebas, une dizaine de sans-abris tente chaque soir de se faire entendre en allumant un feu fragile dans une moitié de tonneau... et se font déloger chaque matin, on ne badine pas avec la loi !
Habile et discrète, elle déleste son sac de son encombrant fardeau. Le feu, alimenté, se réjouit de cet apport inattendu. Elle distingue le crépitement particulier du calame de bambou. Les forces de loi se débarrasseront en toute légalité des seules preuves existantes.


19H 42
Charles Lebon s’est vidé de son sang dans l’indifférence générale. Une brève incision entre deux côtes, exactement au milieu du cœur. Sa voisine vient de le découvrir.
Dans sa rétine opaque l’image d’une jeune femme en noir.

§

21H48
SDC est le tout premier media à répercuter la nouvelle : « Homicide dans le 16ième arrondissement parisien » L’assassinat a eu lieu au domicile de la victime, un innocent quadragénaire. Les voisins témoignent, c’était un homme si convenable ! Ils n’ont rien vu, rien entendu mais se bousculent au micro pour faire part de leurs soupçons bien fondés.

22H57
Un portrait-robot du tueur est dévoilé. La nouvelle tourne en boucle.

MINUIT 15
Le coupable « présumé » est arrêté.

Mademoiselle Angélique dort... du sommeil du juste. Elle n’a pas écouté les informations.
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MERCREDI 30 MAI / 7H02
Elle connait tout de l’affaire, les politiques s’étant largement exprimés.

8H 14
Mademoiselle Angélique pénètre dans la salle des profs du collège où elle enseigne l’art plastique. Il y règne une effervescence inhabituelle.
Avec sa perversion coutumière, l’Intendant a lorgné sur ses baskets mauves alors qu’elle franchissait le seuil. Mais son regard torve ne l’atteint plus, elle n’a jamais été aussi sereine. Elle lui décoche un sourire de victoire. Il perçoit comme une odeur de sang.
Déstabilisé, il attaque. Arguant que l’heure est grave, il se lance dans une diatribe venimeuse.
- Assassiner l’adjoint administratif d’un collège, cela ne vous révolte-t-il pas Madame ? Il est vrai que vous ne voyez pas plus loin que le bout de vo... chaussures ! Vous n’en n’avez que faire de....

Pour la toute première fois, Mademoiselle Angélique n’a pas senti l’orage s’abattre sur elle ; Pour la toute première fois, Mademoiselle Angélique ne s’est pas recroquevillée sur elle-même ; Pour la toute première fois, les larmes de Mademoiselle Angélique n’ont pas glissé sur ses joues...
Mademoiselle Angélique a résisté et les conversations se sont figées.

Éventrant le silence, Mademoiselle Angélique a regagné sa salle de classe.
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JEUDI 1er JUIIN /17H02
Mademoiselle Angélique se rend chez son psychiatre. En chemin, elle se remémore sa décision et les actions qui se sont ensuivies.
- Repérer, dans un périmètre restreint (20 mn maximum de chez son analyste) un supérieur sadique harcelant un professeur « un peu trop sensible » ;
- Apprendre tout de lui, ses moindres habitudes ;
- Peaufiner son approche, minuter son action, soigner tous les détails ;
- Fignoler l’alibi : Convaincre lentement le précédent patient que si on l’entendait au moins une heure de temps cela lui permettrait de vaincre ses démons (les 55 minutes faillirent être fatales.) Par discrétion, le docteur Tasme faisait sortir ses patients par la porte de service, il demanderait aux ambulanciers d’utiliser cet accès.
- Apprendre l’anatomie et mettre son savoir en pratique en suivant avec attention des cours de secourisme ;
- Et se fabriquer un calame.
Après, tout est allé très vite.

17H28
Mademoiselle Angélique s’assied dans la salle d’attente.

17H30
Le docteur Tasme l’invite à s’allonger sur le divan. Elle est juste à l’heure, il la félicite. Elle est rayonnante. Elle s’exprime avec justesse, elle décompose, elle relativise.... Il se dit que leur travail a payé, que sa patiente a retrouvé confiance en elle. L’Analyse arrive à son terme...

18H02
Mademoiselle Angélique quitte le cabinet.
Elle se dit qu’elle a fait sa part. Elle peut en être fière. D’autres, un jour, prendront le relai.
Elle va pouvoir commencer une nouvelle vie...
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3 JUIN
Le suspect est relâché faute de preuve.
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17 NOVEMBRE
On apprend que Charles Lebon était un homme violent.

Les caméras de surveillance ont isolé une silhouette féminine de forte corpulence, présentant une légère claudication, entrant et sortant de l’immeuble de la victime puis s’engouffrant dans le métro.
Plus tard, elle est aperçue se rendant chez un psychiatre. Le médecin témoigne lui avoir parlé mais affirme ne pas l’avoir rencontrée. La prise de rendez-vous a été effectuée avec un mobile pré- payé.

À l’heure dite, Mademoiselle Angélique, qui a terminé sa cure, certifie être restée « très longtemps seule dans la salle d’attente » ce qui est confirmé par le patient précédent et par le thérapeute.

Selon la Police, la boiteuse connaissait sa victime et souhaitait l’aide d’un psychiatre pour plaider la folie.
Elle s’était ravisée dans l’ascenseur et avait profité de la présence des brancardiers pour se faufiler par la porte de service.
Sans empreinte, il y avait peu de chance qu’on la retrouve.

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M BLOT · il y a
J'ai été interpellé par le titre ! Angélique, c'est le prénom de mon épouse ! ;)
Très bon texte ! très bien écrit, j'ai beaucoup aimé cette présentation par date et ces mini textes qui suivent les événements .. +5 bonne chance à vous

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Oriel · il y a
Merci pour votre commentaire. J'écris pour le plaisir. Heureusement parce que j'étais loin du compte en ce qui concerne les points
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Hervé Mazoyer · il y a
J ai adoré ce personnage feminin trouble et mysterieux. Toutes mes voix pour vous. Si vous le souhaitez j ai un texte en lice sur ma page. Amicalement.
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Oriel · il y a
Merci Hervé pour votre soutien, je passerai
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Florent Paci · il y a
Je suis allé au-delà du découpage du texte assez perturbant pour trouver une histoire divertissante et ambigüe, mes votes ;) Bon courage pour la suite !
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Oriel · il y a
Apparemment, ça cloche vraiment pour certains.
Pour moi, ce sont d'autres textes qui me font cet effet, comme quoi....
merci Florence

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Marie Guzman · il y a
donc voilà ... ça swingue mieux le matin ! un côté entrée et sortie du cabinet du thérapeute qui m'avait déstabilisée ...
mes voix

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Oriel · il y a
8000 signes, c'est court, très court.....
Un immense merci pour être repassée

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Marie Guzman · il y a
Quelques passages où je ne suis pas sure d’svoir Tout suivi
Je repasserai lire demain par temps clair

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Oriel · il y a
Merci Laurette, j'essaierai de faire mieux
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Elena Hristova · il y a
j'apprécie beaucoup le côté télégraphique de ce récit, qui se déguste en petites tranches rythmées par les indications horaires. Tout mon soutien avec plaisir.
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Oriel · il y a
merci beaucoup Elena
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Zouzou Z · il y a
...un rythme époustouflant jusqu'au final , mes voix
je concoure aussi, avec ' La rue du temps perdu '

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Oriel · il y a
Merci Zouzou, je passerai
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Virgo34 · il y a
Le crime parfait.
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Oriel · il y a
Il faut se méfier de tout le monde.... Merci
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Jeanne · il y a
Un Court et Noir tout en rapidité, en mouvements, en rebondissements, un emploi du temps minuté, une course contre la montre, un plan d’attaque échafaudé avec minutie. Des personnages clés, une patiente fantôme, un charmant Dr Tasme, psy de l’âme, spécialiste des fantasmes et troubles en tous genres, une victime : un certain Mr Lebon pas si bon que cela, un intendant grincheux, une Angélique tout en finesse, douceur et force de persuasion, une ange tout de mauve chaussée au mobile en béton armé de bonnes intentions. Une enseignante au dessus de tout soupçon, une justicière des temps modernes ravie du devoir accompli. Une enquête diligentée, un suspect relâché, au final un crime sans coupable, à se demander à qui profite le crime ! ;-)
Comme évoqué précédemment chère Oriel, pour saisir pleinement l’intrigue, il m’a fallu relire le déroulement des événements. À ma défense, j’ai le cerveau quelque peu ramolli en ce moment, anesthésié par un trop plein de polars sanglants mais quoi de plus naturel par les temps qui courent et concourent.
Beau début de soirée et à tantôt.

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Oriel · il y a
Merci Jeanne pour ce beau message.
Il faut que j'apprenne...ou pas, à faire plus court encore et moins tortueux;
Le film tournait dans ma tête, mais moi j'avais les images...

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Jeanne · il y a
... Moteur, action. Et tournent, et tournent, dans la tête les images du long métrage où Angélique est la belle et Lebon la bête…le démon terrassé. Belle soirée.
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Diamantina Richard · il y a
C'est radical aussi, mais tortueux à lire, un peu....
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Oriel · il y a
merci Diamantina ; jmerci de votre ressenti