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Madame Ginette

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Juliane Ginger

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« Laisse la s’asseoir à côté de moi, tu vois bien que c’est plein, que t’as plus aucune place non ? »

Il arrive son plateau à la main et me fait signe de prendre la seule chaise qui lui reste en face de cette femme âgée. Le serveur, trop occupé pour prendre la peine de me trouver le coin idéal pour dîner me toise du regard, les sourcils relevés, le soupir en coin. J’ignore pourquoi, mais je ne vais pas tarder à le savoir.

« Alors mon petit, on est toute seule ce soir » ?

La conversation s’engage alors que je n’éprouvais aucune envie de parler.
Elle est devant moi, la bouche enrobée de rouge à lèvres carmin qui lui mange le visage, déjà tant abimé par les années. Ses mains vernies de la même couleur, longues et tortueuses, trahissent son âge, peut-être 70 ou 75 ans, j’hésite. Son regard noir me transperce et m’analyse, il est couleur charbon, le crayon a coulé depuis ce matin, je crois.

Je sens mon corps tout entier qui perçoit une gêne, un « je ne sais quoi d’étrangement désagréable » en sa présence.

« Je m’appelle Ginette et toi ? » dit-elle d’une voix racleuse.

J’ai pas envie de parler, de lui répondre, pourtant je me surprends à lui dire : Anna.
Elle enchaîne.
« tu lui as fait quoi à ton copain pour te retrouver toute seule un soir de Valentin » ?
Surprise, je réponds sans hésiter « ben, rien ».

« T’étonnes donc pas, si t’es seule alors si tu lui as rien fait à ton copain ».

Elle glousse en même temps qu’elle porte à ses lèvres fines et déformées son verre de vin rouge. Le liquide semble connaître les lieux, il descend le long de sa gorge, je l’imagine déjà dans son estomac. Désormais, elle approche son visage du mien et l’odeur qui se dégage ressemble à un vin vinaigré et à une autre odeur bien plus désagréable, des effluves nauséabondes me soulèvent le cœur.
Je me recule un peu sur ma chaise.

« Ben, moi, Anna, ça fait des années que je leur fais du bien à mes hommes, tu sais, c’est pour cela qu’ils me sont fidèles et qu’ils reviennent me voir, tu sais »

Je cherche du regard le serveur, il passe, j’accroche dans mes ongles un bout de son tablier pour le retenir. Il bifurque brusquement vers moi, attiré par la force de mes mains qui tirent sur le tissu.

« S’il vous plaît, Monsieur, est-ce que je peux changer de table » ?
Il me répond en grimaçant un sourire forcé :

«  Non, il n’y a plus aucune place de libre, vous inquiétez pas, c’est notre plus vieille cliente du quartier, elle mord pas » en désignant du menton, ma compagne de table.

Je me résigne, j’ai trop faim, trop soif. Les restaurants sont complets partout.

« Tu veux que je dise, mon petit » ?

« Non, pitié ! » m’entends-je lui dire dans ma tête, « pas ce soir, je veux rien entendre, pas ce soir ». Aucun mot ne sort, aucun son, je reste muette.

« J’en ai vu, en 60 ans de métier, des gros, des petits, des rigolos, des jeunots, des vieux ringards, des pauvres types et des types riches et connus, ben il leur fallait tous la même chose, qu’on s’occupe de leur spaghetti ».

Je m’entends me dire « lève toi, sors d’ici, cours ».
Mon corps est vissé, il ne bouge pas d’un centimètre, on a du le clouer.

« Donc, ton copain, il est parti avec une autre car t’as pas su lui faire dégonfler popaul » ?

« non, pas du tout, excusez moi mais il est parti pour personne, ce matin il s’est réveillé et m’a dit qu’il ne m’aimait plus et ne voulait pas gâcher ma vie, que c’était mieux pour moi qu’il parte avant la grotesque soirée de St Valentin ».

« Ouais, c’est cela et tu l’as cru » ?

Je ne sais pas qui je devais croire, lui ou elle ?
Sa théorie vieille comme le monde ou lui, et cette phrase magiquement tragique qu’il m’a dite en m’embrassant une dernière fois ce matin :

« c’est mieux pour toi tu sais, avant la soirée de la ST VALENTIN ».
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Michele Rizzardi · il y a
Le ton est résolument plus gai...sacrée Ginette ! Mon vote bien sûr !
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