Madame a quinze ans

il y a
2 min
142
lectures
22

Mon Dieu ! qu'il m'est difficile d'écrire mais qu'il me serait encore plus difficile de ne pas le faire  [+]

Je cours ; je cours dans sa rue, le souffle court, à perdre haleine, sale haleine de tabac froid et mon arthrose peut toujours essayer de me ralentir... Je m'en fiche, je cours. Voilà trois jours et trois nuits que j'ai quinze ans et je cours vers elle.

Je cours ; je cours vers sa porte avant qu'un autre diable ne l'emporte, des ailes dans le dos, un grand soleil dans ma tête, une veste en jean recouverte de badges et la pluie qui s'abat sur la chaussée peut toujours essayer de me faire tomber... Je m'en fiche, je cours. Voilà trois jours et trois nuits que j'ai quinze ans et je ne vis plus que pour elle.

J'ai le trac des mercredis matin, quand je montais dans le bus pour la piscine, avec cette putain d'odeur de chlore depuis la veille dans les narines, jusqu'à me faire vomir, en espérant que maman me ferait un mot d'excuse, avec cette boule dans mon ventre vide, avec la crainte de la décevoir et de couler en plein milieu du bassin, elle de l'autre côté, à m'attendre assise, à battre des pieds pour me montrer, le sourire moqueur, qu'il est facile d'apprendre à nager. J'ai le trac de ma première récitation, debout sur l'estrade ; j'ai l'angoisse de l'oral du bac face à la vieille dame ; j'ai l'appréhension du premier baiser avec la langue et de la première cigarette derrière les toilettes, près du marronnier à l'écorce entaillée de mots d'amour. Voilà trois jours et trois nuits que j'ai quinze ans et l'aveugle certitude que je pourrais mourir pour elle.

On a juste échangé quelques phrases comme quand j'échangeais avec la maîtresse mes dix bons points contre une image. Une image d'elle, sous une ombrelle, à fixer l'objectif pour lui dire de la laisser tranquille, petit sourire coquin d'une petite fille qui vient de faire une bêtise. On a troqué nos maux contre un bonheur virtuel sur la toile, là où les gens seuls s'agglutinent sur d'innombrables pages, classés par genres, par âges, par situations familiales et lieux de vie, peuplades figées derrière l'écran à la recherche d'une nouvelle existence, alors qu'il suffirait simplement qu'ils continuent la leur autrement, pleine de ces petits moments de bonheur que l'on voudrait éternels.

Et puis, contre toute attente, d'une graine que l'on sème dans une terre devenue aride à force de ne plus y croire, d'une graine que l'on arrose avec des on-verra-bien et des sait-on-jamais, quelque chose, entre nous, a germé. Alors, comme j'avais le fil pour la retenir et qu'elle avait l'aiguille pour me piquer au coeur, un soir, n'y tenant plus, j'ai voulu entendre sa voix et elle a aimé la mienne. On a juste échangé quelques rires, quelques rires contre un rendez-vous.

Je cours ; je cours dans l'escalier. Mon arthrose et le seau de la femme de ménage peuvent toujours essayer de me ralentir et me faire tomber... Je m'en fiche, je cours. Voilà trois jours et trois nuits que j'ai quinze ans, le souffle court, une main contre le mur, l'index sur la sonnette. J'entends ses pas ; trois jours et trois nuits que je les attends. Je vois son visage ; trois jours et trois nuits devant mes yeux. Je sens son corps ; trois jours et trois nuits tout contre moi. Elle est là, derrière la porte ; elle sourit ; elle est heureuse. Depuis trois jours et trois nuits, madame a quinze ans.

À iza...
22
22

Un petit mot pour l'auteur ? 30 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de De margotin
De margotin · il y a
Une belle déclaration! J'aime

Si ça vous intéresse

Je vous invite à découvrir mon nouveau recueil de poèmes en lice au grand prix du manuscrit 2020.
veuillez cliquer sur ce lien http://www.lajourneedumanuscrit.com/Stigmates
Pour lire l'extrait et sur j'aime pour connecter, puis sur j'aime à nouveau si vous voulez le soutenir au grand prix de la journée du manuscrit. Merci beaucoup
Salutations chaleureuses

NB: veuillez connecter Disqus au bas de la page si vous voulez laisser un commentaire.

Image de Julien1965
Julien1965 · il y a
Quelle belle course, quelle belle échappée et un tout autre style... Je vais reprendre mon souffle.
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
oui, reprenez.... y'a encore des kilomètres de phrases à lire !
Image de Francine
Francine · il y a
ça c'est de l'amour !
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
Vous croyez !?
Image de Renise Charles
Renise Charles · il y a
J'étais essoufflée aussi à vous lire, à vous suivre, à y croire avec vous. J'aurais été déçue si elle n'avait eu même que 15 ans 1/2. :-)))
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci pour votre course !
Image de LES HISTOIRES DE RAC
LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Quelle déclaration !
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
je crois que cela lui a plu, oui...
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
cette dédicace
un texte personnel que vous avez su partager ici
du virtuel au réel
le rideau des écrans s'ouvre sur l'histoire d'un amour possible et passionnel même si improbable, irrationnel
ou n'était-ce que fiction ? rêve ?
le temps s'est-il arrêté sur la misère des amours restées au bord de la piscine ?

Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
trop curieux ce petit chat, non mais..
Image de Françoise Mornas
Françoise Mornas · il y a
L'enthousiasme et l'amour n'ont pas d'âge... heureusement...
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci de ce commentaire..
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
C'est tellement frais, vrai , authentique cet emballement du coeur , cette accélération qui ruine le quotidien et illumine l' horizon !
Une plume si affairée, si différente, si pleine d'une force inouïe , celle que donne un amour intemporel .

Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci Ginette ; par contre j'écris lentement mais j'étais quand même essoufflé.
Image de Long John Loodmer
Long John Loodmer · il y a
On s'emballe, on s'emballe et... Aie! Ça coince. Je joue les rabats-joie, mais ton texte est plein d'optimisme.
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
je sais vieux loup... il faut toujours être optimiste dans ces cas là. trois jours et trois nuits de prises , c'est déjà ça ! merci de ton passage.
Image de Michèle Dross
Michèle Dross · il y a
Le cœur qui s'emballe entre joie et trac!.. Nous n'avons pas vieilli.Un texte fort émouvant !
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci Michèle !

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Que du feu !

Fabrice Bessard Duparc

Il est là, au-dehors, mon tout petit devenu grand, à brûler d'impatience derrière la porte. À présent, c'est une bête affamée, née au fond de la cour, de quelques épines craquantes et... [+]