Madame a quinze ans

il y a
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Mon Dieu ! qu'il m'est difficile d'écrire mais qu'il me serait encore plus difficile de ne pas le faire  [+]

Je cours ; je cours dans sa rue, le souffle court, à perdre haleine, sale haleine de tabac froid et mon arthrose peut toujours essayer de me ralentir... Je m'en fiche, je cours. Voilà trois jours et trois nuits que j'ai quinze ans et je cours vers elle.

Je cours ; je cours vers sa porte avant qu'un autre diable ne l'emporte, des ailes dans le dos, un grand soleil dans ma tête, une veste en jean recouverte de badges et la pluie qui s'abat sur la chaussée peut toujours essayer de me faire tomber... Je m'en fiche, je cours. Voilà trois jours et trois nuits que j'ai quinze ans et je ne vis plus que pour elle.

J'ai le trac des mercredis matin, quand je montais dans le bus pour la piscine, avec cette putain d'odeur de chlore depuis la veille dans les narines, jusqu'à me faire vomir, en espérant que maman me ferait un mot d'excuse, avec cette boule dans mon ventre vide, avec la crainte de la décevoir et de couler en plein milieu du bassin, elle de l'autre côté, à m'attendre assise, à battre des pieds pour me montrer, le sourire moqueur, qu'il est facile d'apprendre à nager. J'ai le trac de ma première récitation, debout sur l'estrade ; j'ai l'angoisse de l'oral du bac face à la vieille dame ; j'ai l'appréhension du premier baiser avec la langue et de la première cigarette derrière les toilettes, près du marronnier à l'écorce entaillée de mots d'amour. Voilà trois jours et trois nuits que j'ai quinze ans et l'aveugle certitude que je pourrais mourir pour elle.

On a juste échangé quelques phrases comme quand j'échangeais avec la maîtresse mes dix bons points contre une image. Une image d'elle, sous une ombrelle, à fixer l'objectif pour lui dire de la laisser tranquille, petit sourire coquin d'une petite fille qui vient de faire une bêtise. On a troqué nos maux contre un bonheur virtuel sur la toile, là où les gens seuls s'agglutinent sur d'innombrables pages, classés par genres, par âges, par situations familiales et lieux de vie, peuplades figées derrière l'écran à la recherche d'une nouvelle existence, alors qu'il suffirait simplement qu'ils continuent la leur autrement, pleine de ces petits moments de bonheur que l'on voudrait éternels.

Et puis, contre toute attente, d'une graine que l'on sème dans une terre devenue aride à force de ne plus y croire, d'une graine que l'on arrose avec des on-verra-bien et des sait-on-jamais, quelque chose, entre nous, a germé. Alors, comme j'avais le fil pour la retenir et qu'elle avait l'aiguille pour me piquer au coeur, un soir, n'y tenant plus, j'ai voulu entendre sa voix et elle a aimé la mienne. On a juste échangé quelques rires, quelques rires contre un rendez-vous.

Je cours ; je cours dans l'escalier. Mon arthrose et le seau de la femme de ménage peuvent toujours essayer de me ralentir et me faire tomber... Je m'en fiche, je cours. Voilà trois jours et trois nuits que j'ai quinze ans, le souffle court, une main contre le mur, l'index sur la sonnette. J'entends ses pas ; trois jours et trois nuits que je les attends. Je vois son visage ; trois jours et trois nuits devant mes yeux. Je sens son corps ; trois jours et trois nuits tout contre moi. Elle est là, derrière la porte ; elle sourit ; elle est heureuse. Depuis trois jours et trois nuits, madame a quinze ans.

À iza...
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Ombrage lafanelle · il y a
Quel beau texte! La course contre la montre, vers le quelque chose, les quinze ans. J'adore
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
bonjour et merci de votre commentaire.

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