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Ma voisine est une cochonne !

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Cochon qui s’en dédit !

Madame, Monsieur du Jury,
Si vous lisez ses lignes c’est que je suis mort et consommé.
Parfois il vaut mieux parler que se taire et là, franchement je ne vois pas de meilleur prétexte qu’une soirée sur le thème de l’amour pour vous narrer mon histoire. Narrer est un mot bien sentencieux pour un écrivain en herbe folle, cependant je n’ai pas trouvé mieux. Vous vous demanderez si c’est du lard ou du cochon, tant pis, allons-y des lieux communs de l’amour, des mots bateaux dressés vers le ciel comme des mâts de misère : je les aimais toutes les deux comme jamais je n’avais aimé, elles étaient belles à couper le souffle d’un zéphyr venu des montagnes, leur peau douce à tel point qu’il fallait avoir des doigts de fée pour seulement ressentir leur présence au toucher. Leurs yeux, quatre si mon compte est bon, se dévoilaient sous des sourcils de biches oubliées entre pré et bois, contre des sources claires dans lesquelles elles se baignaient, leurs croupes caressées par le soleil de mon pays.
Fanchon était ma cochette, celle que j’étais censé engrosser. Ma régulière en quelque sorte. Lotte était celle qui roucoulait de l’autre côté de la barrière : « en amour, disait le poète (Bodin, pas boudin, ne soyez pas comme ça !) on court après une ombre ou un fantôme ». Une ombre impossible à attraper ou un fantôme surgi du passé. L’ombre persiste à rester toujours inaccessible. Quant au fantôme, il vous a déjà appartenu ! Fanchon m’appartenait.
Ce que j’aimais particulièrement chez elle c’était nos promenades matinales, lorsque le gel et la neige recouvraient le causse, noyant tout sous une laque pure, transformant le pays en porcelaine immaculée. Nos souffles créaient de petits nuages dans le ciel pur, nos pas faisaient crisser la neige. Des renards nous regardaient de loin puis filaient sous une haie. Des sangliers nous méprisaient, tâches noires sur linge blanc. Le printemps vint. La période la plus propice pour donner le jour à des bébés. J’attendais impatiemment que Fanchon tombe enceinte. Aussi faisions-nous tout ce qu’il fallait pour que cela arrive. Elle aimait faire l’amour, et cela me rassurait sur notre avenir commun. Et comme je suis un sacré gros cochon j’y allais de tout mon cœur et du reste. Pourquoi pas ?
Elle mangeait ce qu’il y avait de meilleur pour elle et les bébés à venir ; je lui massais le ventre, lui caressais les reins, la poitrine, lui demandais sans cesse si tout allait bien bref, lui grognait des tendresses naturelles. Elle me regardait alors si tendrement, l’air de me dire « Ne t’inquiètes pas ! Tout ira bien », qu’il me fallait essuyer une larme de crocodile.
Un jour je trouvais le passage menant de l’autre côté de la clôture enfermant Lotte. Il se situait à l’encoignure d’un petite grange et d’un four à pain près duquel des chevreuils labouraient la neige puis la terre gelée pour y trouver pitance. Je passais ce sas comme d’autre les portes du paradis. Ha mon cochon ! Mon cœur battait à rompre, mon sexe n’était qu’une baguette magique indépendante de ma volonté. Lotte, une jeune landrace de pure race m’attendait, moi, le pirate, le sauvage noir ; enfin je le croyais aussi sûrement que le gland tombe du chêne. Elle m’attendait depuis des jours et des jours, depuis l’aube jusqu’à ce que le soleil apparaisse. Lotte n’aimait pas L’hiver. Elle préférait rester au chaud. Ce fameux jour couchée sur le côté avec un frisson car le froid lui faisait peur (mais était-ce le froid ?). Comme elle aimait le silence nous ne parlâmes pas. Nous nous aimâmes sans rien dire. Moi, ému comme au premier jour de la sentir si pleine de chair si bonne. Elle, grognant de plaisir sous mes coups de boutoir d’une tendre sauvagerie.
Un jour enfin Fanchon tomba enceinte. Je passais plus de temps auprès d’elle. Tout était bon chez elle. Elle était belle, elle devint divine, elle était câline, elle devint tendre à croquer. Elle posait sa tête contre mon épaule pour m’émouvoir, m’appelait mon goret d’amour.
Lotte, abandonnée me fit des scènes terribles lors de mes rares visites. Mais comment faire autrement ? « Tu l’aimes plus que moi ? » me demandait-elle sans rien dire avec son air de ne pas y toucher.
— Non !
— Tu lui donne tout ton temps, tout ton amour, tout !
— Non encore ! Je lui mentais. Non ! Bien sûr que non, c’est la vie, juste la vie. Comment faire autrement Lotte ? J’ai peur pour elle, pour les petits à naître, pour nous. Elle porte notre avenir commun dans son ventre.
Les petits de Fanchon sont morts nés. J’allais me consoler auprès de Lotte.
Un jour, lorsque je voulu repasser par les portes magiques, celles des chevreuils gourmands, je les trouvais fermées ! Maçonnées. J’eus beau tenter de passer, ce fut en vain. Et je le vis. Lui : le tueur. Un être maléfique. Un charcutier, un charcutier malhonnête ! Trois autres types l’accompagnaient. J’avais déjà eu affaire à eux et à leurs chiens de race : BATARDS ! Je sais, c’est petit mais que voulez-vous, la vie et brutale comme les mots parfois !
Je voyais bien qu’ils jaugeaient non pas ma valeur morale mais ma valeur marchande. J’eu beau me démener, me battre, grogner, hurler. Le coup de massue fut plus fort que mes coups de dents. Mon éleveur ne viendrait pas me chercher. Mais peut-être ne suis-je qu’un porc stérile ? Les petits cochons morts nés sont peut-être dégénérés à cause de moi ? Alors ? Verrat j’étais, verrat je fus !
J’ai juste eu le temps d’écrire ces quelques lignes... Là il faut m’imaginer pendu par les pattes arrières à une porte de grange.... J’aurai tant voulu faire des petits à ces deux merveilleuses femelles, ces deux cochonnes... Ce qui me fit le plus mal ne fut pas de savoir que j’allais mourir pour nourrir des hommes cupides et d’autres gourmands, mais de voir, là-bas, dans un coin de la cour de ferme, ma Lotte tant aimée se faire sauter par un gros verrat sans foi ni loi, et y prendre son pied, un pied de cochon ! Tout est bon dans le cochon.

PRIX

Image de Eté 2016
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Elena Hristova · il y a
En voilà un texte merveilleusement cochon, je ne pensais pas qu'il pourrait en exister d'aussi cochons aujourd'hui. Sachez que plein d'histoires de cochons me viennent à l'esprit rien qu'en vous lisant. Attention, l'homme à l'esprit cochon est arrivé, prenez garde ! Mais que pourrait-il bien faire  pour me déplaire? Rien, absolument rien ! D'ailleurs qui pourrait dire « non » au gros sauvage noir, ce pirate de génération nouvelle qui ne se laisserait jamais tout à fait cochonner.
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Christian Chaillet · il y a
Quel cochon pourrait déplaire ? Pas celui qui sommeille en moi surtout pas.
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Elena Hristova · il y a
Vous ne semblez pas avoir beaucoup de mal à révéler votre porciel caché, ce qui n'est pas donné à tout le monde
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Utilisateur désactivé · il y a
Une découverte tardive mais très agréable ce soir sur votre page. Pour le concours été, j'avais vu, lu et soutenu votre poème. Le TTC m'a échappé...
Sur ma page, mon poème-fable "le coq et l'oie" est en finale. Il me semble que vous l'avez soutenu une première fois, donc, je me permets de le rappeler à votre bon souvenir... Merci !.

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Christian Chaillet · il y a
Merci je ne vote pas sur demande malgré votre gentillesse évidente. Désolé. Le système de votation de Short ne permettant des sélections qu'à la quantité pour leur marketing propre me ressort par les narines. Quand je vois la qualité de certaines "oeuvres" en compétition je suis abasourdi. Bonne journée.
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Philshycat · il y a
Sympa !
Mes textes en lice, votes bienvenus !
L'avenir de la justice :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/reecriture
Portrait dramatique :http://short-edition.com/oeuvre/poetik/jocaste

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Christian Chaillet · il y a
Merci.
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Nadine Gazonneau · il y a
Très bien écrit. Mon vote en toute "transparence" titre de mon poème.
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Christian Chaillet · il y a
En toute transparence peut-être pas mais merci quand même, vraiment....
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%%%% · il y a
Astucieux, débridé mais dans le bon sens, j'aime !
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Christian Chaillet · il y a
Des bridés dans le mauvais sens est-ce possible ? Ha ha ha quel vilain jeu de mot ! Merci en tout cas.
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Christian Chaillet · il y a
Oui tout ! Excepté les yeux peut-être ? Et encore ils sont si beaux. Merci.
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Pat Louqick · il y a
Dur dur d'être un cochon, Excellent !
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Jacques Chaillet · il y a
Une fin dramatique pour cet animal si remarquable, il n'y a pas de justice dans ........ Zut je m'égare.
Beau texte écris-en vite d'autres.
Bises

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Scribo · il y a
Nouvelle rondement menée. :)
Voici mon oeuvre présentée pour la matinale des lycéens, si vous voulez venir faire un petit tour (deux minutes de lecture) ;) : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/tournez-a-droite

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Christian Chaillet · il y a
Rondement, comme la rosette de Lyon. Je viens, je vas sur en "tournez à droite", même si mes inclinations me portent à gauche.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce texte bien construit et plein d'humour! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES , sont en lice pour
le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Christian Chaillet · il y a
Humour de cochon pour un caractère de.......merci, j'arrive dans le jours qui viennent sur ta page.
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Keith Simmonds · il y a
Merc d'avance pour ta visite! A bientôt, Christian!
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