Ma voisine

il y a
4 min
0
lecture
0

En visite chez ma voisine hier soir, je l’ai trouvée bien triste, elle qui, si enjouée d’habitude m’accueille presque sur le pas de sa porte. J’habite à l’autre bout de la rue, elle me voit le plus souvent arriver bien avant que je sois devant chez elle. Faut dire que depuis que son mari est décédé, elle a beaucoup moins l’occasion de trinquer, de boire un bon verre de vin, alors quand je suis dans le blues que l’écriture n’avance pas ou que je suis fatigué d’avoir à me battre seulement pour partager ce qui me passionne, je viens chez elle et on passe un moment ensemble. Elle a compris sans qu’on se le dise que je venais trouver ici un réconfort, une oreille à mes petits problèmes, on parle surtout du village, de la vie en général et elle en profite pour me raconter tout ce qui l’encombre dans ses pensées pour vivre mieux sa solitude et l’éloignement de ses enfants. C’est une guerrière ma voisine ; 79 ans alerte comme un suricate en pleine savane, lucide comme un aigle en plein vol, et forte, si forte ! Elle n’a pas eu la vie facile, elle a travaillé dur et très jeune puis dans la petite entreprise de son mari où l’on ne comptait pas les heures pour s’offrir le minimum décent. Elle a élevé ses deux enfants, comme ça dans la dignité, le courage, l’honnêteté et le travail. Les deux premiers verres étaient déjà remplis et elle n’avait pas encore desserré les dents ; comme si quelque chose ou une rancœur lui avait pincé les lèvres et qu’elle ne pouvait plus les desserrer seule. Timide à ne pas vouloir embêter les gens avec ses histoires, je respectais son silence. Ses mains tremblotaient lorsqu’elle a coupé en deux le morceau de gâteau qu’elle avait sans doute préparé en espérant que je vienne le partager avec elle. Je lui avais déjà sorti deux absurdités sur la chaleur et les travaux dans le village. Un autre jour, elle m’aurait dit « faut bien s’habituer à tout, la chaleur passera comme vient la nuit et le jour», ou bien «on aurait pu les faire nous même les travaux ça couterait moins cher au village» Aujourd’hui rien, fébrile, moi-même, j’étais muet, ne sachant quoi lui dire, quel sujet aborder tant son état m’inquiétait. Je ne l’avais jamais vue comme ça : elle voyait bien qu’elle m’imposait une situation bizarre, que j’étais, moi aussi, pas comme d’habitude : « j’en referai un demain s’il vous plait ce gâteau, vous aimez le citron je crois !» Elle venait d’ouvrir la bouche et je voyais ses yeux briller comme si les mots qu’elle employait n’étaient pas ceux qu’elle aurait voulu dire. Je me lançais froidement comme le seul moyen d’oser : «Dites-moi ce qui ne va pas !» Je me suis levé après lui avoir dit ça ; comme pour insister, sentant sa tristesse mais sans trop m’approcher d’elle. Elle a pris son torchon machinalement, comme pour fuir la réponse qu’elle devait me donner. En voulant essuyer dans l’assiette quelques miettes de gâteau, avec le torchon qui flottait, elle a fait tomber son verre de vin ; elle tremblait encore. Je ramassai son verre pendant qu’elle nettoyait le vin qui se répandait. «Dites-moi !» - «C’est mon fils !...» - «Etienne ?» - «Non Jean Paul !» - «Il vient en octobre pour la semaine avec les petits enfants ?» - «Vous savez, il travaille dur comme son père, couvreur c’est pas un métier facile dans une petite entreprise, faut gagner sa paye !» - «J’ai connu ça oui !» - «Sa femme vient d’avoir son diplôme d’aide soignante en cours du soir !» Elle essayait de sourire, fière de sa bru. «Oui vous m’aviez dit ; elle est courageuse de faire ça, après son travail de ménage, avec ses horaires décalés ! ça va eux ?» - «oui eux ca va ! Enfin non ça va pas trop ! Il m’a appelée hier soir !» Ses yeux brillaient plus fort. «Je croyais qu’il allait me dire quand ils arriveraient avec les petits, je ne les vois qu’une fois ou deux par an vous savez ! » - «Oui je me souviens, l’an passé on a bien mangé quand ils étaient là !» J’essayais de sourire, de la faire rire, de la ramener à de bonnes images pour qu’elle puisse me raconter encore, je la voyais si faible pour la première fois, je sentais bien que je devais la laisser parler, l’aider à sortir ses mots qu’elle avait dû enfermer et mâcher au fond d’elle jusqu’à les rendre mauvais et à s’en rendre malade. «Il n’est rien arrivé quand même !?» - «Jean Paul a un salaire pas très gros mais raisonnable dans leur région, il travaille le samedi pour se faire un peu d’argent au noir, et sa femme gagne un peu plus maintenant, alors je pensais que... mais ils ont fait les comptes, ils n’auront pas les moyens de venir cette année ; même sans prendre l’autoroute !» - Les larmes coulaient à flots maintenant de ses yeux si lucides, si généreux, authentiques et sincères. Je l’ai prise dans mes bras, elle s’est écroulée en larmes, comme soulagée d’avoir enfin pu sortir tout ça. Je l’ai serrée plus fort, perdu moi aussi. «Il a pleuré au téléphone, il a pleuré, vous comprenez, c’est la première fois que je vois, j’entends, mon fils pleurer depuis qu’il travaille ! C’est un battant, comme son père... et là il ne sait plus comment faire ! J’ai peur pour lui, peur de ne plus voir mes enfants !» - J’avais peur de dire une bêtise, d’être maladroit alors je la serrai encore plus fort ; je sentais que ça la gênait mais je ne savais pas quoi faire et puis j’avais beaucoup de mal à retenir mes larmes. «On va trouver une solution ne vous inquiétez pas, on va leur envoyer de l’argent ! » - « Il n’en voudra pas ! Je suis désolée de pleurer comme ça devant vous mais hier soir j’ai voulu rester forte au téléphone pour l’écouter et lui remonter le moral, mais là depuis hier je ne vis plus ! Heureusement que vous êtes passé» - Elle renifle, s’essuie les yeux avec son torchon. « Allez resservez-nous un verre de vin ! On mange ensemble ce soir d’accord... et c’est moi qui fait les pâtes !» - j’avoue qu’une fois rentré chez moi, j’ai pleuré de toutes mes larmes... bouteille bue aidant peut-être mais j’ai pleuré, abattu et choqué.

0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,