Ma vie de basket

il y a
2 min
1 016
lectures
322
Finaliste
Jury
Recommandé

Envie d'écrire, depuis toujours, raison de ce portrait remontant à l'enfance... Puis grand plongeon dans la vie active, avec un métier de pisse-copie (pigiste payée au feuillet) qui n'est même  [+]

Image de 2017

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Née en RPC, République populaire de Chine, j’ai très vite quitté l’usine qui tournait à plein régime pour un voyage en bateau à faire froid dans le dos. Dans mon caisson métallique, parallélépipédique, j’ai été menée en bateau par la Compagnie Cosco, armateur de porte-conteneurs, même pas peur. Arrivées en grande pompe au port du Havre, nous étions des milliers de godasses à attendre patiemment dans le respect du règlement. L’empire du Milieu rend les français nerveux. Mon container fut ouvert, galère. Coup de pot, car les baskets montent souvent à la tête des douaniers qui enquêtent. Après tout, je m’en fous, je ne suis pas dans le coup des copies à vingt balles qui se trimballent par millions et qui filent des boutons. Estampillée, j’ai fière allure, rien à voir avec ces raclures. Logo sur le côté, rappel sous la semelle, belle. Où je vais, j’en sais rien, ça ira mieux demain. Le camion roule, les boules. Je file vers quel avenir, le meilleur ou le pire ? Un centre commercial ? Banal. Présentée comme un joyau dans une boutique à bobos ? Trop beau. Mais finalement peut-être pas, je m’emmerderais à l’Opéra. Dans ma boite je cogite grand format, no limit et cetera. Accrochée à un skate, je tempête contre ce petit con de champion. Mes lacets frémissent, ça glisse. Un bureau, jambes croisées à l’américaine. Ça me gêne. Le type a l’air sûr de lui, sa startup aussi. Direction Katmandou, au pied d’un routard qui fume un pétard en contemplant l’Himalaya. Yallah ! Barbès, sous le métro, avec mon gang, je fais dans le film porno, le bonneteau et la cigarette de contrebande, ça flambe. Vent du large dans le Finistère, là où finit la terre, sur un chemin des douaniers beau à chialer. Espace sauvage sans hôtel Beau rivage. Au lycée, agitée, j’écrase une clope, la salope. Epreuves du bac, j’ai le trac. En rando, sac à dos, je me bouffe du dénivelé, crevée. Le soir venu, je pue, exclue hors de la tente, l’épouvante. Au pied du marié, je fais l’effet d’une bombe face à la belle-famille nœuds papillon et parapluie dans le fion. C’est bon. Méchamment jetée sous le lit, draps froissés, empire des sens, état d’urgence, j’mens balance. Métro boulot dodo, je préfère les expos même si j’y piétine, la frime. Devant les œuvres j’avance et je recule, j’ondule. Pas comme au cinéma, où l’obscurité et la douceur des moquettes me font, pour de bon, piquer un roupillon. Quand la lumière se rallume, lourde comme une enclume, je titille le nerf sciatique de l’humain qui m’habite, juste histoire d’éviter le resto tapas et sangria. Les taches de gras, ça va comme ça. S’il me fait tourner en machine, cette fois j’me débine. Poignée dans le coin et virage en lacets avec prise d’angle à 45 degrés, la moto me fait vibrer. Même pas le temps de regarder le paysage, sauvage. Garde à vue. On me confisque mes lacets. Assez. Cool, au pied du senior en croisière qui fait le tour du bassin méditerranéen, l’air de rien. Cabine, autocar climatisé, visites culturelles bien dosées, bonne table, boissons à volonté. Pied de nez à l’âge et à la mort, voyage encore. Grand festival musical d’été, j’ai picolé et vais de traviole. Il rigole, je m’enfonce dans la boue, il s’en fout. Bourré comme il est, il va m’arroser. Qu’il aille se faire voir avec sa tente Quechua, l’année prochaine, ce sera sans moi. Salle d’attente des urgences, la faute à pas de chance. Au bloc, ça débloque. Je fais les cent pas dans les couloirs blafards, cafard. En boite, reine d’un soir sous la lumière noire des boites de nuit, flashy. Week-end à Deauville, tranquille. Pas de danse sur les planches, c’est dimanche. Basket en fauteuil, il voudrait marcher, je lui donne le change, on va y arriver. A force, j’ai vieilli, flétri, couleur délavée, semelles éculées, légère déchirure côté cambrure. Je vais finir aux puces ou chez Emmaüs, dans une friperie, une braderie, ou bien mourir de désespoir sur un coin de trottoir. A moins que mon histoire ne retourne case départ. Qu’on ne me dépose dans un conteneur en partance pour ailleurs. Burkina Faso, Sénégal, Madagascar. Juste un petit tri et c’est r’parti pour une nouvelle vie. Youpi !
T’as qu’à croire, point barre.
Recommandé
322

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

À fleur de pot

Soizig

Comme moult sujets de Sa Royale Majesté dans les années 2000, Andrew et Margaret Taylor avaient laissé derrière eux sans l'ombre d'un regret Londres et sa Tamise, pour s'expatrier en... [+]

Très très courts

La plume

Cathy RAIMOND

Quand il était venu au monde ce bébé-là, la sage-femme avait tout de suite pressenti quelque chose d’inhabituel. Pas de trace sur le corps, pas de signe de maladie, pas de difficulté à... [+]