Ma victoire

il y a
1 min
318
lectures
46
Recommandé

Passionné de littérature, avec des préférences pour les auteurs américains (Hemingway, Fante, Kérouac, Irving entre autres), pour les polars (Ellroy, Lehane, Burke, Férey, Izzo, Nesbo, ...)  [+]

Mes pensées se perdent dans l’azur du ciel. Un bleu de cobalt dense. Il y a pire pour accrocher ses espoirs. Faire abstraction du contexte. Les cris de la foule me parviennent comme un fond sonore confus et joyeux. Les spectateurs ne sont que des petites taches colorées et mouvantes transformant l’enceinte du stade en un tableau de peintre pointilliste.

Se concentrer, réguler ma respiration. Revenir à l’essentiel, ne pas se laisser distraire par les autres compétitions autour. Ne penser qu’à une chose. À cette course que je vais disputer, à cette finale qui signera mon entrée dans le monde des vivants. Rentrer peu à peu dans cette bulle qui explosera tout à l’heure avec le coup de feu du starter. Oublier l’histoire qui m’a conduit là, cette histoire qui se confond avec la marche du monde. Ne plus penser à ce qui a suivi, à ces heures d’entraînement qui se sont enchaînées, à ces efforts consentis, ces privations, ces douleurs qu’il a fallu apprivoiser. Toutes ces choses qui m’ont forgé un mental nouveau et m’ont rendu ma liberté.

Les minutes se tordent dans une spirale de feu. Derniers gestes pour se décontracter. Positionnement dans le couloir n°5. Bras levé pour saluer le public à l’annonce de mon nom.

Mes doigts accrochent le tartan de la piste. Mon corps se courbe, se tend comme un élastique prêt à exploser. Sensation étrange des starting-blocks. Je ne suis plus rien qu’un assemblage d’os, de muscles tendus, de tendons et de sang qui pulse dans les artères. Une machine faite pour courir le long de ce tracé blanc sur fond de cuivre.

La détonation troue le monde autour. Un moment d’hésitation, des fractions infimes de seconde qui réveillent d’anciens démons avant que tout ne soit que mouvement. L’air me gifle. Mes concurrents ne sont plus que des traits de lumière avec qui je lutte.

Les foulées s’enchaînent, rythmées et puissantes. Je vois la ligne tout au bout. Elle se rapproche de plus en plus vite. Le cœur au bord de l'explosion. Le paradis maintenant si proche. Au bout de ce couloir

Quatrième ou cinquième position. Peu importe, ma victoire est ailleurs.

Décélérer. Mon pouls qui redescend lentement. La douleur dans ce membre fantôme. Dans cette jambe, remplacée par une lame de titane. Ma victoire. La guerre si loin derrière. Oubliée ma jambe arrachée par cette mine antipersonnel alors que j'allais avoir quinze ans. Oubliée la longue rééducation, la douleur. Juste cette joie enivrante de pouvoir à nouveau courir.

Ma victoire.

Recommandé
46
46

Un petit mot pour l'auteur ? 28 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de LES HISTOIRES DE RAC
LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Un texte fort. Cette course m'a épuisée...
Image de Gali Nette
Gali Nette · il y a
La course du destin... Belle revanche !
Image de Hellogoodbye
Hellogoodbye · il y a
un texte - coup de poing qui fait aller de l'avant !!!
Image de Serenity
Serenity · il y a
Très beau texte...
Image de André Page
André Page · il y a
L'athlétisme sur deux jambes et dans tous les couloirs a fait partie de ma vie, j'apprécie donc grandement le sujet et l'écriture :)
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Un beau texte, touchant, fort et sensible. Un texte qui me parle d'autant plus que je m'y retrouve, au moins un peu : je n'ai pas fait la guerre - pas celle-là tout au moins - et n'y ai pas perdu de jambe, mais pour le reste, oui, je cours. Et comme le dit si justement Joëlle Brethes "La victoire n'est pas toujours là où le "regard" extérieur la voit..."
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Lutte contre la fatalité, résilience, un beau texte que Short a bien raison de recommander.
Joyeux Noël Michel !

Image de Zutalor!
Zutalor! · il y a
C'est pas vrai ?!
Au couloir n° 5 que reprend le goût de vivre ton héros ?
Figure-toi que le mien, coïncidence, c'est au quai n°7 que commence sa vie...
Tu irais voir comment, stp ?
Où ? Ici, camarade : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/quai-n-7
Et... La bonne journée ? La très bonne journée !

Image de Olivier Doran
Olivier Doran · il y a
J'aime beaucoup les spectateurs comme des points de couleur et les compétiteurs comme des filés de lumière. Et décidément, j'adore Robinson crut Zoé que je réécoute avec plaisir en podcast.
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
La victoire n'est pas toujours là où le "regard" extérieur la voit... Merci pour ce joli texte émouvant, Michel !

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Chauffé à blanc

Michel Dréan

J’ai claqué ma main sur ma nuque. Quand je l’ai retirée, un moustique en sale état trônait au milieu d’une petite tache de sang. Ils étaient voraces dans le coin et savaient apprécier un... [+]