Ma narratrice

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Romancière et scénariste "engagée", parce qu'une "société sans rêve est une société sans avenir" (Carl Jung). Découvrez mon actu sur http://www.stephanie-aten.com  [+]

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Je la voyais comme une journée maudite. De ces journées où le temps se prend continuellement les pieds dans le tapis, où l’espace est fait de murs dont la distance se réduit. Je ne suis pas homme à me laisser dompter par les contraintes. Mon travail, c’est justement de les supprimer. Mais ce jour-là, il était clair que je ne faisais pas le poids.
Je me revois traversant la rue, en apparence si calme, avec ses badauds banaux, ses voitures garées et sa vie résignée. Je ne portais pas mon flingue parce que j’étais persuadé qu’il m’attirerait plus d’ennuis qu’il n’en réglerait...
Elle a jailli de nulle part cette fourgonnette. Je ne l’ai même pas entendue arriver. À quoi je pensais à ce moment-là ?... Au type dont je m’étais occupé la veille. J’étais en train de me demander si j’avais bien fait. Le genre de questions débiles que je ne suis pas censé me poser, mais qui me harcelaient régulièrement depuis quelque temps. Un avant-goût de toi, sans doute...
J’ai entendu les tirs en même temps que j’ai senti ta poigne. J’ai vu la mort approcher en même temps que je m’en éloignais. Je me souviens avoir bouffé le pavé, ce qui ne m’arrivait jamais, et les vitres brisées se sont répandues sur le trottoir. J’ai entendu le fourgon accélérer et l’instant d’après, je tombais dans tes yeux. Des yeux plus dangereux que les balles, à mi-chemin entre le poison et le poignard. Tu avais exactement le genre de regard qui ne pardonne pas si on a le malheur de le croiser. Tu es entrée dans ma vie comme on se prend une tuile.
Le fourgon était en train de revenir à la charge après avoir effectué son virage, et je me suis dit : « Merde, je peux pas la laisser là, y a des trucs qui se font pas ». J’ai saisi ta main comme si elle m’appartenait et je t’ai entraînée avec moi. Une civile d’un mètre soixante, cinquante kilos, qui courait aussi vite qu’un escargot. Un boulet traîné par un con. Mais un boulet qui venait de signer la reconduction tacite de ma vie. Y a des trucs qui comptent.
Jamais je n’aurais imaginé que cette journée me poursuivrait aussi loin.
Dans les films et les romans, les mecs dans mon genre, tout le monde les voit comme des inventions. Des fantasmes, des improbabilités. Personne ne veut croire qu’on existe, et pour être franc, c’est une aubaine. Moins on nous voit, mieux on se porte. Mais toi, tu étais bien plus qu’une buveuse de contes attablée au bar du monde. Tu semblais l’ignorer, mais tu avais un pouvoir. Celui de la narration. Ma narration.
On a semé ceux qui nous avaient assemblés et j’ai voulu te larguer, après t’avoir copieusement terrifiée pour que tu sois contente de m’oublier, en bon professionnel. Mais au lieu de ça, tu t’es accrochée. Pourquoi ?... Je me le demande encore aujourd’hui. Tu t’es insinuée en moi comme le sang se gorge d’adrénaline, tu as retrouvé le chemin de ma conscience alors que j’en avais même perdu l’horizon. Tu m’as sauvé la vie pour la transformer en enfer. Durant des jours, tu m’as traîné sur les tessons de mon passé jusqu’à ce que je ne sois plus que plaies ouvertes. Tu m’as secoué et ébranlé jusqu’à ce que mes certitudes s'effondrent. Je t’ai haïe de m’aimer et de me forcer à me regarder. Quand je brisais les miroirs, il me restait encore tes yeux ! Quand je bataillais pour rester le monstre que j’étais, tu embrassais cet autre que tu réveillais, et la jalousie me rendait fou. Toi, la petite civile format poids plume, tu as mis K.O. mon côté obscur, pour faire triompher la lumière de son exact contraire.
Le jour maudit est devenu jour J. Celui où ma vie a réellement commencé, celui où j’ai rencontré la narratrice de mes pages d’après. Tu m’as créé et aujourd’hui encore, tu me fais. Tu me construis et me nourris. Après avoir été tuile, tu es devenue toit. Je ne vis plus que pour ton amour et mon nouveau moi. Comme ces hommes inventés qui encrent les romans, je veux que tu m'écrives encore. La seule contrainte que je t’impose, c’est de bannir le mot fin.

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