2
min
Image de Sibipa

Sibipa

1122 lectures

219

FINALISTE
Sélection Public

Son regard fiévreux ne donnait rien à voir de son monde intérieur qui la captivait, chaque jour davantage. Elle lançait ses jambes sous la chaise quand elle s’en allait loin de nous, loin de moi sa jumelle. Un aller-retour en balançoire de deux pieds secs et cadencés, comme une note qui se répète à l’identique sans s’essouffler. Elle agrippait sa chaise des deux mains, projetant en avant son corps qu’elle maintenait à l’équerre dans une position inconfortable, un équilibre immobile. La crispation de ses doigts sur le bois de la chaise tenait bon. Elle ne disait rien, le visage fermé, comme si la vie s’était réfugiée dans ses jambes, dans une course impatiente pour s’éloigner au plus vite de ce repas dominical qui nous réunissait autour de la table. Nous étions tous, les mains posées sur la nappe, les jambes fixées au sol dans le talon de nos chaussures, dans un rangement policé, le père et la mère à chaque bout. Nous attendions l’entrée en salade qui n’en finissait pas de paresser en cuisine. Et elle, elle était là en désordre à courir sur place, je ne sais où, entraînée par des chimères qui me laissaient toujours sur le bord de la route. Ses démons, comme disait notre mère quand nous étions entre nous. Aujourd’hui elle ne disait mot, le frère de notre père, oncle Paul, était là. Il lui tapotait gentiment la tête pour lui dire bonjour, en soupirant. Les trois autres enfants, nous avions droit à un baiser sonore sur les deux joues alors qu’elle, avait droit à une flatterie d’animal. Elle s’en foutait, elle était ailleurs, peu lui importait mais moi, ça me crispait le cœur.

Parfois je m’invitais dans son voyage solitaire, je fermais les yeux, sans bouger une once de mon corps. Nous courions ensemble, le rire à la bouche, son regard dans le mien, aucun adulte autour, juste elle et moi. Pas de chemin, pas de trace pour nous suivre. La rencontre du saladier avec la nappe, annonce du repas, arrêtait le balancier de ses jambes, elle revenait vers nous en lançant son assiette vers notre mère pour être servie la première, impatiente, elle avait toujours faim. Elle était toujours la première en tout, la première à manger, à se lever, à se coucher, la première à prendre la gifle qui arrêtait son cri quand elle était en crise. La première à épuiser notre mère qui du coup me détestait aussi, même corps, même visage. Alors je jouais à prendre sa place pour lui éviter les baffes. Moi la tête, elle les jambes. Ensemble toutes les deux dans ce corps qui trop souvent se désassemblait en un haut et en un bas.

Elle est partie un matin de mai. Une méningite fulgurante a couru dans sa tête, laissant ses jambes sur place pour une fois.

PRIX

Image de Hiver 2017
219

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Beaucoup de sensibilité, d'efficacité, pas de mots en trop, sincèrement, une belle écriture.
·
Image de PierreYves
PierreYves · il y a
Vous avez gagné un abonné !
·
Image de Sibipa
Sibipa · il y a
Merci PierreYves! Bonne année !
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Comme j'aime les textes courts et efficaces ! C'est une difficulté supplémentaire. Bravo !
Sur ma page, je propose un Ttc tango : " Milonga" et / ou " Maud". Merci !

·
Image de Yoann Bruyères
Yoann Bruyères · il y a
Très bien écrit et sans longueur, très joli texte :)
·
Image de Yann Jean Eon
Yann Jean Eon · il y a
C’est sympa d’écrire, mais encore mieux d’être lu ! J’aime ton texte et je vote. Si tu en as le courage va voir mon Le magot de Joe Pépin-de-pomme en lice pour le Prix Lucky Luke !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-magot-de-joe-pepin-de-pomme
Merci et bonne route Yann Éon

·
Image de Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
J'avais voté pour cette belle nouvelle dérangeante, qui résonne encore en moi bien après sa lecture.
Elle aurait pu être l'un des joyaux du recueil d'hiver.

·
Image de Sibipa
Sibipa · il y a
Je vous réponds un peu tardivement. J'ai fait un petit break pour les fêtes. Ce texte a fait son petit bout de chemin ici, j'ai apprécié que certains auteurs viennent le lire et l'apprécient comme vous.
·
Image de Elinaroc
Elinaroc · il y a
Bravo, texte poignant, mais si juste sur un thème délicat. Mon vote !
Et si le coeur vous en dit, je vous invite à voyager de nuit avec moi ... http://short-edition.com/oeuvre/poetik/les-voyageurs-de-nuit

·
Image de Sourisha Nô
Sourisha Nô · il y a
quel texte magnifique,qui me fait penser à son frère jumeau, cet autre immense texte sur la sororité et les silences des familles, leurs insultes par négligence "Ma soeur aux longs cheveux" de Colette, dans "Histoires pour Bel gazou"..Il y a une force, une maîtrise, ou plutôt une retenue maîtrisée, et une fois de plus tu es une éclatante démonstration, de moins en moins utile du reste, que les vrais écrivains ne se trouvent pas souvent en tête de classement. Puisse le Jury n'avoir point de peaux de saucissons devant les yeux.
·
Image de Sibipa
Sibipa · il y a
C'est sympa d'être revenue Sourisha, je ne suis pas dans le haut du classement mais tant mieux, il y a trop de peaux de bananes...Je ne suis pas sur le podium mais comme beaucoup d'autres, je ne suis pas prête à tout et le choix du jury reste le choix du jury. Ce texte a fait son petit bonhomme de chemin ici et il le fera ailleurs. J'ai mis un petit texte en libre sur les terre-neuvas. Il n'y a aucun enjeu et c'est bien aussi.
·
Image de CoraL
CoraL · il y a
Quel texte! Bravo pour ce récit terrible conté tout en finesse. Mon soutien et au plaisir de vous lire :-)
·
Image de Vrac
Vrac · il y a
Je viens de réparer mon oubli ... vous ne commettrez pas la même étourderie si vous aimez "Mona Mour", mon premier texte publié ici, qualifié pour le printemps ...
·