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Ma femme est dans le train

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Antoine Finck

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18h30. Comme toujours dans pareille situation, j’étais arrivé avec un peu d’avance ; on ne sait jamais ce qui peut arriver en cours de route.
Son train devait arriver à 18h45. Voilà une semaine qu’elle était partie chez une amie d’enfance à Thonon-les-Bains. Durant notre vie de couple, très rares furent nos séparations. L’un sans l’autre est perdu, comme projeté dans le vide.
Ce jour de novembre, j’arpentai le quai avec une certaine appréhension. Un petit serrement au cœur. Peu de gens étaient présents, la gare était triste. De temps en temps, une annonce prévenait de l’arrivée d’un train. Je jetais régulièrement un œil sur l’immense pendule installée au-dessus du panneau « Arrivées grandes lignes ». Elle me fascinait.
Un homme âgé était assis sur un banc, les yeux dans le vague. La pendule indiquait tranquillement 18h43. Le quai était toujours aussi désert.
18h44. Le train allait arriver d’une seconde à l’autre. Je ne savais plus quoi faire de mes mains.
18h45. Toujours rien. Personne. Un ballon roula jusqu’à moi ; je tapai dedans en direction d’un gamin.
18h46. Aucune annonce dans les haut-parleurs. Aucun train à l’horizon. Des palpitations. Le panneau des arrivées indiquait bien « Arrivée de Thonon-les-Bains 18h45, voie 3 ».
J’étais devant la voie 3. Aucun retard de prévu. L’homme du banc était toujours là, les mains posées sur les genoux. « C’est quoi ce foutoir ? ». N’y tenant plus, je m’approchai de lui.
— Excusez-moi monsieur, mais vous attendez quelqu’un vous aussi ?
Il me regarda et acquiesça.
— Le train semble avoir du retard, ajoutai-je.
— Vous pouvez le dire ; il n’est jamais arrivé.
Sa voix était calme.
— Pardon ?
— Vous m’avez bien entendu. Le train de 18h45, celui que vous attendez, n’est jamais entré en gare.
Je le regardai un instant puis, mal à l’aise, je tournai la tête vers les rails.
— Mais enfin c’est ridicule, ma femme est dans le train.
Le bras que je tendais vers le bout du quai flottait dans l’air.
– Il va arriver. Il va entrer dans cette maudite gare. Avec du retard. Mais il va arriver. 
L’homme haussa ses épaules d’oiseau. Il devait être fou. Un malade. Tout va rentrer dans l’ordre. J’inspirai une grande bouffée d’air.
Un type, petit, voûté, passa non loin. Un employé de la SNCF ! En quelques enjambées j’arrivai à sa hauteur.
— Monsieur !
— Oui ?
— Le train de 18h45.
— Eh bien ?
— Il n’est pas arrivé ! Que se passe-t-il ?
D’un geste vif, il releva sa casquette.
— Mais si. Bien sûr qu’il est arrivé.
— Ecoutez, je suis là depuis une demi-heure, je n’ai pas pu le rater, c’est impossible.
— La preuve que si !
Il me dévisagea, puis, un rictus sur ses lèvres :
— Monsieur, faites un effort. Ce train est entré en gare. Vous ne l’avez pas vu, c’est tout. Comme ce vieux monsieur.
Il se rapprocha de moi et murmura :
— Il n’a pas toute sa tête.
Il me fit un clin d’œil.
Je ne savais plus quoi dire.
Je fermai les yeux. J’allais me réveiller, prendre un petit-déjeuner, une bonne douche bien chaude. Sur le chemin de la gare, j’achèterais un bouquet de tulipes. Puis, en regardant ma femme descendre du train, plus séduisante que jamais, je penserais : « Tu es l’homme le plus heureux du monde ».
—C’est comment votre nom ?
Sa voix nasillarde me ramena à la réalité. Avec des gestes saccadés, le type de la SNCF sortit de sa besace un gros cahier, avec inscrit « Train de 18h45 » sur la couverture, qu’il ouvrit religieusement. J’étais vidé. Je voulais être nulle part. Revoir ma femme.
— Alors votre nom, c’est comment ?
— Pourquoi voulez-vous le savoir ?
— C’est pour l’inscrire dans ce cahier. Le cahier des gens qui n’ont pas vu le train de 18h45. Vous voyez ce dingue sur son banc, il n’a jamais voulu signer. Regardez où ça l’a mené.
Le petit homme releva la tête dans ma direction. Il jubilait. Ses pieds frappaient en cadence le quai.
— Alors ce nom ? Hin ! Hin ! Hin ! Ça vient ? Hin ! Hin ! Hin !
Son rire sadique me glaça. Personne alentour. Je quittai la gare précipitamment.
Sa voix haut perchée me poursuivit jusque dans la rue puis s’estompa.
Aujourd’hui j’attends toujours ma femme. J’ai quitté boulot, appartement, amis et me suis installé sur un banc de la gare de Lyon, devant l’arrivée des grandes lignes. On fait la manche à tour de rôle avec le vieil homme. Et on joue aux dés.

PRIX

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I'll Be Holding On · il y a
J'ai été happé par ma lecture ...
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Antoine Finck · il y a
C'est gentil, merci !
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Lililala · il y a
J'ai beaucoup aimé ! (pas d'inspiration pour mon commentaire ce matin...tout est dit dans les autres) +1 !
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Benjamin Sibille · il y a
Une histoire folle ou de fous? Vous emportez votre mystère avec brio bravo!
Si vous voulez passer https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

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Jarrié · il y a
J'avais beaucoup apprécié , votre femme avait sa place parmi nous. 0 la prochaine station, j'en suis sûr.
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Kiki · il y a
quelle tristesse mais rondement mené. On est pris dans le feu de l'action de l'attente. Bravo j'ai aimé.Je vous donne mes 3 voix.
Je vous invite si ce n'est pas encore fait à aller lire le poème des cuves de Sassenage. Je vous guiderai dans les entrailles de cette cavité magique. MERCI D'avance

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Raginel · il y a
Merci pour l'intensité et le rythme de ce texte. Une atmosphère bien rendue. mes voix et mes remerciements.
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Antoine Finck · il y a
Pas de quoi ! Merci d'être passé Raginel.
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Bertrand · il y a
un court surréaliste
comme un conte noir
où le personnage semble
pris dans une boucle
sans fin^^^+5

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Antoine Finck · il y a
Merci Bertrand
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Marsile Rincedalle · il y a
Dites, vous êtes Belge ? parce que chez nous, c'est tous les jours comme dans votre nouvelle. A part que les employés de la SNCB ne prennent pas la peine de noter votre nom. Vous êtes sûr que vous n'êtes pas Belge ?
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Antoine Finck · il y a
Sûr ! Et ce n'est pas une blague ;-)
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Klelia · il y a
Attendre sans fin... à devenir fou !
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Joëlle Brethes · il y a
Oups... Que voici un texte angoissant !
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Antoine Finck · il y a
Pas trop quand même j'espère !
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