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ma cavale dans la matinale

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Chato Garcia

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La matinale de Short édition, j'y pensais depuis un an. En 2015, je n'avais pas pu y participer parce que je m'étais réveillé trop tard: à la retraite depuis quelques mois, je profitais de faire la grasse matinée. La retraite, ça ne paye pas beaucoup mais pour la grâce c'est top ; et on peut toujours remettre au lendemain ce que l'on aurait pu faire la veille.
En 2016 je me suis levé à 6 h. Toilette et petit déjeuner expédiés je me mets au garde à vous devant mon ordinateur, attendant la consigne, prêt à me mettre à écrire en toute conscience et surtout à me donner à fond à ce mode d'expression que j'adore mais dont je me suis privé pendant des années parce que mon orthographe laisse à désirer.

Un souvenir traumatisant me revient à la mémoire comme un coup de marteau. En CE2 nous avions un instituteur «gaulliste» et chasseur qui n’hésitait pas, à l'aide de son fusil, à faire une démonstration de tir dans la classe, sans doute à blanc, car les années passant aucun élève n'a été blessé et aucune marque de plomb n'a été retrouvée sur le poêle à charbon qu'il était censé viser. Tous les ans, les nouveaux élèves attendaient la période de la chasse pour assister au spectacle.
Cet enseignant avait aussi une particularité en ce qui concernait la punition des fautes à la dictée. L'élève recevait un coup de règle sur la main; «ça fait circuler le sang» disait-il en rigolant. Au-delà de vingt fautes, c'était la fessée déculottée devant la classe à l'aide d'une petite planchette qu'il avait baptisée «Fifine». Chaque fois que je commençais à écrire sous sa dictée, j'avais une peur bleue. Imaginez un gamin de sept huit ans penché en avant la tête coincée entre les genoux de l'instit' montrant son cul à tous et recevant des coups par un adulte qui rigole en répétant «ça fait circuler le sang». Les pleurs, la honte, c'était sans doute pour nous rendre service, mais cela ne m'a jamais empêché de faire des fautes. Un jour, j'ai dépassé le seuil des quinze ou dix neuf fautes, j'en ai fait vingt deux, que des fautes d'inattention : des « s » et des « ent » manquants ou bien des erreurs sur des mots invariables. Mon attention portait plus sur la peur de la punition que sur la dictée elle-même.
Vingt-deux fautes sur dix lignes de dictée. A cette époque on ne s'interrogeait pas sur les troubles du langage ou sur la dyslexie ; c'était la fessée, l'humiliation, la peur, le bannissement, on ne vous donnait pas la recette pour faire mieux, on vous disait «la prochaine fois tu feras attention».
M'attrapant par le col, il s'apprêtait à appliquer la sanction, me rappelant les conseils de mon père à l'entrée du CP, je m'époumonais «mon père ne me frappe jamais et il ne veut pas que l'on me frappe». Est ce l'image de mon père, mutilé de guerre,qui a influencé sa décision? Il ne me battit pas. Mais par la suite, m'épargnant même les coups de règle, il criait haut et fort:
«Lui il est en sucre, je ne le toucherai pas.»
Augmentant de ce fait mon humiliation. J'en arrivais parfois à souhaiter la fessée pour être sur le même pied d'égalité que mes camarades de classe qui, je le sentais bien, me méprisaient.
EXPLORATEUR... le thème est arrivé en temps et en heure. Je m'y mets dare-dare.
Devant la page blanche, je cherche l'inspiration, je commence à écrire et soudain je me souviens que nous attendons des invités pour le repas du midi...Et j'ai promis à mon épouse de faire un couscous pour les recevoir. Je suis pris de panique, je descends les deux étages à toute vitesse jusqu'à la cuisine et je mets les morceaux de viande à revenir dans l'huile d'olive, j'épluche les légumes et je remonte pour rajouter l'idée apparue pendant que je faisais ma préparation. Vingt minutes plus tard je redescends pour surveiller et prépare le grain ; je remonte et j'écris, à midi mon texte commence à prendre forme.
Les invités arrivent, je vais les accueillir et nous passons à table, une heure plus tard je leur fausse compagnie après leur avoir demandé de m'excuser et je commence à recopier mon texte avec lenteur. Je ne suis pas un expert du clavier et je me vois obligé de supprimer un bon passage, le chronomètre tourne. Je me rends à l'évidence : je ne pourrai pas faire relire mon texte à mon épouse ou à ma fille qui ont l'habitude de me corriger .
Je veux absolument participer à cette matinale. 14H, je repense à l'enfance, à ma mère qui était une psychorigide orthographique, qui lisait mes rédactions en me disant « tes fautes d'orthographes m'ont gâché le plaisir ». J'étais déjà responsable de troubler la physiologie du plaisir de lire. 14H10, j'envoie le texte, on me demande un titre, j'en invente un et j'envoie puis je vais prendre le café avec les invités.
A16h quand tout le monde est parti, je relis... Catastrophe ! Même dans le titre il y a une coquille. J'envoie un message à Short et on me répond qu'il est possible de corriger certaines imperfections, ce qui se fait sans délais.
Déjà arrivent des commentaires empathiques pour la plupart. Vers la fin certains perfectionnistes sont plus mordants: «qu'on étaient, forcément deux pour écrire» Que « le début du texte ne sert à rien» Un dialogue s'instaure même entre eux auquel je ne réponds pas, je n'ai jamais aimé le ping-pong, d'autant plus que j'ai l'impression que mes propos humoristiques ne sont pas du tout compris .
Cette journée turbulente s'achève et je n'ai trouvé aucun commentaire sur mon couscous... Vous ne l'avez pas aimé ?
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RAC · il y a
Plein de finesse votre couscous ! Une histoire qui sent le vécu ou alors c'est formidablement bien vu, compliments !
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Pascal Depresle · il y a
Une autre époque, certes mais pas si éloignée de la nôtre. Vous décrivez si bien les sensations. A l'occasion, si le cœur vous en dit, mon "Gamin" est en finale et mon univers vous est grand ouvert Amicalement http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gamin-le-pont
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Mickael Gasnier · il y a
Dommage que vous n'aimiez pas les parties de ping-pong, j'en fais en club sauf que ce n'est pas tout à fait le même sport, il se nomme tennis de table.
J'aime bien cette idée de se protéger des éventuelles fautes que l'on pourrais laisser dans ses textes, je vote.
A bientôt

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Fred Panassac · il y a
Grâce à la mise en avant des textes je découvre celui-ci qui fait naître bien des impressions : l'expérience de la Matinale, que j'ai partagée plusieurs fois ; l'évocation des instituteurs bourreaux qui heureusement n'étaient pas la généralité, je peux en témoigner par des exemples beaucoup plus humains dans ma famille ; et l'humour du récit avec ce couscous concocté en écrivant, et ces commentaires acerbes (il y en a hélas, j'en ai vu ici et là sur le site, sans qu'ils soient la majorité) sur le résultat de vos efforts. Beau texte, bravo !
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Elena Hristova · il y a
Vous avez un style d'écriture très attachant qui incite à la réponse immédiate, vous comprenez combien votre lecteur pourrait être troublé par toutes les coquilles que vous avez croisées sur votre chemin, je constate par ailleurs un sans-faute orthographique, (un vrai exemple à suivre par tous les petits élèves perfectionnistes), et je tiens à vous en féliciter..
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Arlette Hélène Godefroy · il y a
On ne sait si l'on doit rire ou pleurer. C'est la première fois que je lis un texte comme le vôtre, fort sympathique. Quel bavard vous êtes ! :)
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Marie Guzman · il y a
Je regardais en fait les personnes sympathiques qui étaient venues me saluer pour mon prix de la matinale en cavale et je vous ai trouvé avec ce texte très touchant ... j'espère que vous trouverez l'envie de revenir participer et de partager de cette façon là votre envie d'écrire qui a bien du mérite --- ce genre de professeur des écoles devaient trouver du plaisir à faire du mal aux gosses - au plaisir du partage sur nos textes respectifs
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Jean Calbrix · il y a
Un joli rappel des sanctions corporels infligées par certains enseignants du temps jadis (souvenir souvenir !), et une cavale pas possible dans une matinale cavaleuse de Short avec une belle chute pleine d'humour ! Bravo, Chato. Vous avez mon vote.
Vous avez apprécié mes écrits. J'en ai un nouveau pour le fun et le rire : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale)

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Pierre Priet · il y a
Bravo! Bien écrit! Mon vote! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
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Geny Montel · il y a
J'ai adoré ce texte, qui montre comment on traitait les enfants à l'époque. De la torture physique et mentale...
Très belle idée de présenter le pourquoi du comment de la Matinale ! J'espère que vos invités se sont régalés au couscous.
De mon côté je me suis bien régalée à cette lecture !

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