Ma bouée

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L’hélicoptère oscilla sous les rafales de vent, tourna sur lui-même, puis prenant de la vitesse, se stabilisa. Il prit rapidement de l’altitude. Le pilote le dirigea vers les Aiguilles.
Le médecin lâcha la poignée latérale et se retourna vers le gendarme.
— Il est dans un état critique ?
— Nous n’avons pas eu beaucoup d’informations, le randonneur nous a juste dit qu’il était alité et qu’il respirait bruyamment. Il n’a pas réussi à le réveiller.
Le médecin regarda par-dessus l’épaule du mécanicien. Il avait souvent accompagné son père sur ce massif. Le souvenir de son père hantait aussi bien ces contrées que ses pensées. Insensiblement, entre les coulées de neige, un point se détacha et se transforma en un modeste refuge. Quelques minutes plus tard, l’hélicoptère se positionna à la verticale du glacis qui débouchait sur l’entrée de la bâtisse. Le gendarme harnacha le médecin, le mécanicien se mit à la manœuvre du treuil. Le médecin fut rapidement déposé au sol. Il se détacha. Le câble remonta. Le gendarme le rejoignit avec la civière.
L’abri était silencieux, la salle commune déserte. Le médecin suivi par le gendarme n’eut aucune difficulté à localiser le gardien dans sa chambre. Comme l’avait indiqué le randonneur, celui-ci haletait. Il était âgé. Le médecin essaya sans succès de le tirer de son inconscience. Son pouls était anormalement haut, son taux d’oxygène très bas.
— Je le mets sous oxygène et on l’évacue !
En tirant de son sac une petite bonbonne blanche, son regard revient se poser sur la bouée rouge et blanche qui l’avait déconcerté en rentrant dans la pièce. Elle occupait un pan entier de mur. Le lit grinça. Le gendarme avait commencé à soulever le malade. Ses pensées redevinrent professionnelles. Mis sous assistance respiratoire, le gardien fut immobilisé sur la civière, et hissé dans l’hélicoptère. L’appareil reprit la direction de la vallée.
À l’intérieur de l’engin, l’espace était exigu. Le gendarme maugréait contre l’incivisme du randonneur qui avait abandonné le malade. Le médecin était positionné en équilibre au-dessus de son patient quand celui-ci ouvrit les yeux et hurla.
— Je me noie ! Aidez-moi ! Je me noie !
Malgré son impavidité légendaire et le vibrionnant fond sonore, le pilote fit faire un joli bond à sa monture. Le médecin faillit tomber sur le vieil homme. Se rétablissant, il s’empressa de le rassurer.
— Tout va bien ! Vous êtes à bord de l’hélicoptère du PHM. Vous êtes en sécurité.
Le vieil homme le fixait, le regard halluciné. Il éructa.
— Où est ma bouée ?! Mon Dieu, ces vagues ! Elles sont énormes ! Donnez-moi ma bouée !
Le médecin se demanda si l’hypoxie de son patient ne l’amenait pas à avoir des hallucinations étayées par le roulis de l’hélicoptère.
— Vous n’êtes pas en mer, mais dans un hélicoptère. Je suis médecin. Je vous en prie, calmez-vous !
Épouvanté, le gardien essayait désespérément de se redresser. Ses doigts se tordaient.
— Ma bouée ! Je ne la sens pas. Elle seule peut me sauver ! Mon bateau a fait naufrage. Donnez-la-moi, je vous en supplie !
Le gendarme se pencha vers le médecin en hurlant dans le vacarme.
— C’est un ancien marin ! Quand plus personne ne voulait gardienner le refuge des Houdes, il s’est proposé. Personne ne savait d’où il venait. Maintenant il y hiverne, quasiment en ermite.
Le médecin devait à tout prix calmer son patient. Il se pencha vers lui.
— Je vais vous donner un anxiolytique, mais ne vous inquiétez pas, votre bouée est là, vous êtes en sécurité.
Le vieil homme se décontracta. Il se rallongea dans la civière. Son souffle s’apaisa.
Le médecin pensa qu’un naufrage avait dû traumatiser l’ancien matelot. Cela pouvait être l’origine de ces hallucinations. Ou était-il prédisposé à celles-ci ? Schizophrène ? Ses pensées furent interrompues. L’hélicoptère atterrissait. Une ambulance était positionnée en bordure de l’héliport. Elle amènerait bientôt son passager à l’hôpital tout proche.

Le médecin et le gendarme se réchauffaient autour d’un café en regardant le véhicule de secours s’éloigner. Une citation vint à l’esprit du médecin.
— Homme libre, toujours tu chériras la mer !
Le gendarme le regarda, intrigué.
— La mer ou la montagne sont les deux seuls espaces de liberté. Je comprends qu’il ait choisi de venir se réfugier là-haut, dans le vent et la neige, s’il ne pouvait plus prendre la mer. Moi-même, j’ai fait beaucoup de bateau et de plongée quand j’étais à Marseille pour mes études, et j’ai beaucoup hésité avant de revenir m’installer ici. J’avais une proposition comme médecin sur un navire scientifique.
Le médecin eut un geste de la main comme s’il voulait chasser une ombre de son esprit.
— Mais j’ai tellement de souvenirs ici. Mon père était un fameux guide, et le nom de ma famille a toujours été associé à ces montagnes. Déserter les lieux aurait été trahir mon ADN.
Le gendarme hocha la tête, compréhensif, tout en fixant les volutes de vapeurs qui s’éclipsaient de sa tasse. Il pensait au repas que sa femme avait dû préparer. C’était vendredi. Peut-être du canard.
— Je ne sais pas s’il va se remettre. Il est très faible et très âgé. Et son état psychique n’est pas rassurant. En tout cas, je ne pense pas qu’il va pouvoir continuer à gardienner le refuge. J’aimerais bien lui rapporter sa bouée. On pourra peut-être la récupérer avec l’hélico. À l’hôpital, ils n’en voudront pas, mais s’il sort…
Le gendarme le dévisagea, interloqué.
— Mais de quoi parles-tu ?
— Bon, tu sais, on a déjà fait pire avec l’hélico.
— C’est quoi cette histoire de bouée ?
Le gendarme n’avait jamais surpris le médecin par ses plaisanteries.
— Eh bien, de celle qui était accrochée au mur dans la chambre du gardien.
Le médecin vit face à lui, deux yeux complètement ahuris.

Le lendemain, le médecin fit un frénétique aller-retour au refuge. Il passa quelques minutes dans une minuscule pièce à vérifier l’inexistence d’une bouée rouge et blanche. Il prit plus de temps sur le chemin du retour à faire ses adieux à ses aïeux.
Le soir même, il appela un de ses confrères de la COMEX.
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