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luminophobia.

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Manigaut

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Quelque chose autour de lui s'était éveillé. Comme endormi depuis la naissance, comme lassé de jamais n'être regardé, quelque chose s'était éveillé. Il crut être fou la première fois qu'il le vit et n'en parla à personne par peur d'être exilé, rejeté et aliéné. Pourtant, il n'avait cessé de remarquer ce décalage constant entre son lui réel et celui qui le suit sans parler. La paranoïa d'être à la merci d'une silhouette prête à lui dérober son existence l'aurait presque poussé – fut-il plus lucide – à se faire interner.
Il ne dormait plus. Lorsqu'il marchait au soleil il ne cessait de se retourner brusquement comme pour surprendre un agresseur fantôme sur le point de commettre son crime. Il se jura que jamais il ne se ferait occire de la sorte par son ennemi irréel, son jumeau inséparable, sa propre ombre.
L'insomnie lui faisait perdre son sang froid ainsi que sa lucidité. Lorsqu'il sortait il tournait nécessairement le dos au soleil pour tenir en joug sa projection spectrale, quand bien même il était trop épuisé pour se rendre compte que si elle voulait l'attaquer ce n'est pas un regard appuyé qui l'en empêcherait. Après plusieurs jours à vivre un enfer de précautions permanentes il ne put réfuter les bras d'Hypnos et sombra dans un sommeil semé de cauchemars atroces.
Lorsqu'il se réveilla il ne put, comme à son habitude, se délecter de la fraîcheur salvatrice de la timide rosée. À l'instant même où ses mains écartèrent les rideaux opaques de la fenêtre de sa chambre, une pression insoutenable s'appliqua sur sa trachée. Il avait le sentiment qu'un pan de mur entier s'était affaissé sur sa gorge. Au sol, les yeux noyés dans les éclats de vaisseaux sanguins, il supplia son ombre de desserrer son étreinte, frappant le sol avec intensité comme si les vibrations pouvaient lui offrir un fugace répit. Dans un acte de désespoir transcendé par l'imminence de sa mort il agrippa de sa main – dont l'ombre réduisait encore en charpie ses voies respiratoires – l'épais rideau et l'arracha de sa tringle pour le recouvrir entièrement. En l'absence de lumière son ombre se noya dans un océan d'obscurité qui semblait le protéger de toute attaque.
Habité par la conviction nouvelle de la nécessité d'une fuite de toutes zones lumineuses, il voyagea par convois nocturnes jusqu'en Laponie finlandaise, par delà le cercle arctique, lieu magique où le soleil n'existe plus. Durant son voyage il n’élabora pas de théories sur sa condition mentale, tant la partie de lui qui se croyait fou méprisait celle qui se croyait saine. Il se demanda en revanche s'il allait devoir, pour survivre, dépasser sa propre fonction à l'image de son ombre. Si sa projection en deux dimensions tentait de l'assassiner, devrait-il lui aussi chercher à prendre le dessus sur l'être en quatre dimensions dont il était l'humble reflet ? Ces questionnements métaphysiques sans queue ni tête lui tinrent compagnie jusqu'à ce que le soleil se couche à l'horizon pour enfin ne jamais réapparaître.
À nouveau il put retrouver une sérénité intérieure dans la petite ville de Levi. Le soleil ne se levait pas, il avait exterminé toute source de lumière près de sa cabane et lorsqu'il sortait les ombres qu'il projetait étaient trop faibles pour étrangler ne serait-ce qu'un lapereau. Pour la première fois depuis des semaines il avait cessé d'être réveillé par de vils terreurs nocturnes.
Puis un beau jour, alors qu'il contemplait les lumières du nord danser dans le ciel étoilé, une corneille vint lui susurrer que les nuits les plus longues avaient commencé à reculer, que les astres lumineux allaient de nouveau régner sans adversité et qu'il devait se remettre à trembler. Derrière l'horizon à plusieurs kilomètres de là, une lueur commençait à submerger les cimes.
Sans même repasser par son havre gris il se mit à courir vers les forêts avoisinantes, jurant que sous les puzzles de branches ou à l'abri derrière des troncs inaltérables jamais il n'aurait plus à subir sur sa peau l'éclat de la lampe astrale.
Depuis lors, bien des soleils de minuit ont été capturés et bon nombre de ténèbres éternelles se sont écoulées, jamais plus les habitants de Levi ne s'approchèrent de la forêt Pallas-Yllastunturi en été. Il fut rapporté à de maintes occasions qu'une bête aux hurlements caverneux se terrait sous les tas de feuilles, se nourrissant d'eau croupie et mangeant les cadavres morts-nés des animaux qui hibernent.
La légende locale était née, celle d'un fils de primitif qui n'avait jamais apprivoisé la présence du soleil et qui, par superstition, s'était caché dans les terres septentrionales à la recherche de la pureté de la nuit. Chaque hiver il revêt son costume d'être humain, un pêcheur craintif du divin flambeau chassant les ombres, puis quand vient l'été son corps régresse, retourne à l'état animal, s'affaisse en laideur sous le poids de sa peur et le conduit jusqu'à son triste terrier, là-haut dans la forêt.

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Ginette Vijaya · il y a
Une façon originale d'aborder le thème et de parler de ces contrées où la nuit est longue . De très belles descriptions de ce phénomène ; presque un voyage dans le pays des ombres !
Une invitation à découvrir " la fontaine aux bulles" en lice également . Merci beaucoup .

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M'ellatrix · il y a
Belle histoire bien écrite, vous devriez avoir bien plus de votes (parfois je ne comprends pas...)
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Chantal Sourire · il y a
Un joli conte, je vote !
Aimerez-vous ma fourchette d'or ou mon soleil nocturne ? Merci au cas où...

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