Lumière ! Lumière !

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Un texte n’est rien d’autre qu’un fil de soi(e). Alors je brode, je brode… Des petits mouchoirs. Pour rire, ou pleurer. (Pour les grosses couvertures en poil de roman, c'est par là  [+]

Il y a forte lumière sur le plateau. Perchée sur un trépied, elle attend le signal ; le silence peut-être. Une ardoise claque.
Aux ordres, la bonne fille écarquille grand angle sa pupille sur la ville. Elle baille, s'accommode des contrastes. D'abord, seul le bruit du roulement de ses méninges trahit ce réveil immobile. Mais déjà, déjà les premiers souvenirs s'impriment. Elle réalise, enregistre. Puis, lentement, sa tête cyclope entame un tour de ronde, balaye l'horizon alpin, avant qu'un coup sec sur sa nuque la braque au premier plan sur les champs de tuiles en terrasses. Les ruelles sont des rigoles, les antennes enchevêtrées des vignes vierges stériles.
Elle hésite, semble encore chercher sa voie pour dessiner son périple, ce retour aux sources.
Enfin, ses jambes raides s'ébranlent, s'emballent. D'une démarche arachnéenne, elle file en cliquetant, dégringole les pentes où quelques fils de canuts la croisent du regard sans faiblir. On a ici toujours l'habitude de se méfier des curieuses, de défier les intruses. Elle doit céder. En bas, à l'opéra, son micro érectile voudrait tendre l'oreille pour capter les rumeurs qui circulent et se répètent. Mais l'heure est creuse, et le temps presse.
Emportée par son élan, elle vise à présent le grand fleuve pour gagner les marais conquis. Sur le pont, le manteau tremble au passage d'un métro omnivore qui court glaner dans son labyrinthe quelques proies consentantes. Une fois en face, elle souffle un instant avant de reprendre sa marche d’un long plan-séquence. Mais partout les acteurs manquent. Au parc, Guignol compte sa recette derrière son rideau, l'ours s'est enfermé dans sa loge et trois tristes loups font les cent pas en attendant le rôle de leur vie. Elle s'échappe... Plus tard, en arpentant les quartiers tirés au cordeau, en dévisageant les façades orgueilleuses, elle surprend çà et là la pointe du grand crayon qui signe ses blancs-seings aux étoiles. À la constellation du Lion sans doute...
Le stade est trop loin. Elle vire, revient par le musée enterré près de la caserne pour s'incliner devant le héros et les martyrs. Devoir oblige. En sortant, elle titube, traverse à nouveau le Rhône en aval et part longer la prison comme s'il lui fallait encore mettre l’ombre en lumière. Et de fait, surgissant d’un clair-obscur entre deux barreaux d'une cellule d'angle, un doigt hirsute salue sa liberté déplacée. Elle se retire comme on s'évade. À Perrache, Ainay, Bellecour, elle regoûte enfin la vie à pleine bouche, ici en se gavant la rétine de richesses cachées, là, en dévorant des lentilles d’autres misères à l’étal.
Pourtant, elle n'a encore rien vu... car lorsque la nuit se fait, il faut rejoindre l'autre fleuve pour comprendre. Face à Saint-Jean illuminé, Fourvière, devant Saint-Paul et son horloger... Là, elle se souviendra ! Elle plongera alors dans la Saône, fouillera ses reflets sans relâche pour repêcher dans leurs miroirs mouvants l'image de ses pères disparus. Elle remontera à contre-courant jusqu'aux îles, jusqu'à Neuville peut-être, elle avalera un siècle s'il le faut, mais elle les retrouvera:
Ces deux frères qui l'enfantèrent, ceux-là même qui infligèrent à l’oubli sa plus terrible défaite.
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