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L'ultime refuge

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Clément Paquis

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Une cigarette entre les doigts, je contemple le ciel bleu au milieu duquel progressent une poignée de nuages translucides. J'en suis à ma cinquième tiges en moins d'une heure mais je ne me fais aucun soucis, ici personne ne tombe malade.

J'aime observer le ciel, la nuit surtout. Je m'amuse à tenter de localiser la Terre, même si je sais pertinemment que je ne pourrais pas vraiment la voir. Car ce n'est pas véritablement le ciel que je regarde, et notre belle planète bleue a été détruite il y a de cela soixante-sept ans par une comète de la taille de la lune.

Aucune agence spatiale ne l'avait vue venir. Planquée dans l'ombre du soleil, la comète n'avait été identifiée que très peu de temps avant qu'elle n'entre en collision avec notre planète. Deux semaines, exactement. Il était impossible pour l'humanité de s'en sortir. Se cacher sous terre ne servirait à rien tant l'impact serait violent. Nous serions tous pulvérisés et rien ne pourrait survivre. Quant au projet Exil, qui consistait à envoyer un maximum d'humains sur Mars afin d'y établir une colonie, tous les efforts du monde n'auraient pu réussir à le finaliser à temps.

D'autant plus que la colonisation de Mars avait été abandonnée des années auparavant. Mars, terre hostile, stérile et lointaine, n'intéressait plus grand monde sur Terre. Il y avait eu cette mission en 2024, une équipe de spationautes européens financée par un consortium d'entreprises privées devait tenter de s'implanter sur Mars et d'y établir une colonie contre de faramineuses rémunérations. Fiasco sur toute la ligne. Sur les six spationautes, deux étaient morts pendant le voyage-aller. Trois autres durant les premières semaines sur la planète rouge, et le dernier, esseulé, avait fini par se suicider en sortant prendre une bonne bouffée d'air martien sans combinaison ni bonbonne d'oxygène.

L'affaire avait fait un tel scandale, sur Terre, que personne n'aurait osé plaider pour une seconde tentative. Et puis il y avait eu la terrible nouvelle, la fin imminente de notre monde, de notre civilisation, de notre Terre, et la terreur qui s'empare de l'humanité.

Curieusement, le chaos auquel nous nous attendions tous, les pillages, la violence, ne s'était jamais produits. Les gens semblaient comme prostrés, abrutis par la nouvelle. Ils restaient entre membres d'une même famille et attendaient patiemment la fin de tout.

Et puis j'avais proposé mon idée lors de la réunion des agences spatiales mondiales, deux mois avant l'impact. Je crois que quelques semaines auparavant, tous m'auraient rit au nez puis montré la porte. Mais la peur de la mort a tendance à faciliter l'ouverture d'esprit. Je suis programmeur, et quelques années plus tôt, j'avais découvert un moyen de télécharger la conscience humaine dans un programme de réalité virtuelle. Il s'agissait, pour que les profanes me comprennent, de faire une sorte de couper-coller de notre esprit. Ce dernier quittait notre enveloppe charnelle et rejoignait les lignes de codes de mon univers virtuel. Aussi longtemps que mon programme tournerait, aussi longtemps, donc, qu'il serait alimenté en énergie électrique, nous continuerions d'exister. Mais sous une forme différente. Et sur une autre planète.

C'est ainsi qu'à moindre coût, il était possible pour l'humanité de sauver sa peau en migrant vers un monde numérique qu'il serait ensuite possible d'expédier à travers l'espace, vers une planète tellurique où il serait en sécurité, Mars. L'aéronef était aux dimensions d'une console de jeux vidéos. Le module de réalité virtuelle, quant à lui, faisait la taille d'un livre de poche. Toute ce qui restait de l'humanité à l'intérieur d'une machine faite de plastique et de métal.

À J-3 avant l'impact, une bonne partie de l'humanité avait été téléchargée dans mon module. Resteraient donc sur Terre les sceptiques, les dépressifs et les bigots pour qui l'âme ne pouvait incarner autre chose qu'un corps en viande. L'univers virtuel que nous habitions désormais était une reproduction d'un pays européen à climat tempérée. La température y oscillait entre 20 et 24 degrés toute l'année, et chaque citoyen pouvait vivre dans la maison de son choix, bâtie sur mesure. Mon monde ne comptait pas d'excentricités. Il était une fidèle reproduction de ce que l'on pouvait trouver sur Terre et les lois de la physique y étaient scrupuleusement respectées. Pour être rassurant, l'endroit devait ressembler à ce que tout le monde connaissait sur la planète bleue. Pas question donc d'y voir des hommes voler ou encore de choisir des apparences saugrenues, comme cela était possible dans la plupart des jeux vidéos de l'époque.

Le décollage eut lieu un lundi. Le programme de réalité virtuelle nous permettait de garder contact avec la Terre aussi longtemps que celle-ci existerait, et nous pouvions assister au déroulement de notre voyage via une mini-caméra disposée sur la poupe de l'astronef qui nous transportait vers Mars.

La Terre se désintégra alors que nous étions sur Mars depuis cinq jours. Le contact radio fut brutalement rompu, et depuis notre nouveau foyer, moitié-martien moitié-numérique, nous prîmes la mesure de ce que nous étions désormais. L'unique reliquat d'une civilisation éteinte, stockée dans quelques centimètres cubes de matière.

J'ai fumé trente cigarettes, aujourd'hui, et le cancer ne me préoccupe pas. Le tabac que j'inhale n'existe pas plus que le corps que j'habite. Mais cette sorte de tabagisme angoissé que je me traîne depuis quelques mois trahi une préoccupation profonde. L'explosion de la planète Terre a généré dans le ciel martien une sorte de brume opaque au travers de laquelle le soleil peine à percer. Or c'est bien du soleil que nous tirerons l'énergie nécessaire à l'existence de notre monde lorsque la pile nucléaire qui alimente la batterie du dispositif virtuel finira par s'éteindre, dans quelques centaines d'années. Et si nos récepteurs photovoltaïques ne reçoivent alors aucune lumière de l'astre du jour, que deviendront nos âmes ?

PRIX

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Chiraz · il y a
Bonjour est- ce qu'il serait possible d'avoir la date précise de la publication de cette histoire?
En effet, j'aimerai présenté ce court texte dans un projet étudiant. Pour ce fait, j'aimerai la date exacte de publication pour pouvoir l'inclure dans ma bibliographie.
Merci d'avance.

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JACB · il y a
Ah! L'âme, même elle ne peut vivre sans soleil. Vous avez une belle imagination Clément. Bonne chance!
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Corinne Val · il y a
Je n'ai pas beaucoup le temps de lire mais pourtant votre style d'écriture, l'histoire m'ont canalisé. Bravo. Bonne chance. Mais l'important n'est pas la gloire, on sent votre plaisir d'écrire.
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Ludivine D. · il y a
bonjour, inscrite depuis 24 heures, j'ai découvert vos textes et pis votre blog et votre biographie...j'ai voulu vous écrire sur votre blog (via "contact") mais impossible. vous écrivez vraiment très bien. c'est violent.
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Aristide · il y a
Clément... tu es le meilleur !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
bonne nouvelle ! c'est façon de parler...
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Alain Lonzela · il y a
C'est reculer pour mieux ... sauter ?
Très bon récit

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NéoEcaner · il y a
Malin
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Jose · il y a
Nul n'échappe à son destin ?... Une projection ingénieuse de celui de l'Humanité.
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Jo Kummer · il y a
Bravo Clément Paquis, scientifique d’exception, je regrette de n'avoir été de ton voyage!
Rassure toi j'ai moi aussi quitté la terre avant son dernier jour, par contre je ne sais ni comment, ni où je suis! (Mes voix pour ta fiction).

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