Lui, ses souliers

il y a
3 min
214
lectures
7
Qualifié

Farfelue, dilettante, artiste et gaffeuse Dans mon sac, beaucoup de fantaisie Voir mon travail sur : www.anne-hecdoth.com  [+]

Image de Automne 2013
La veille du départ, Robin se décida enfin. Mais c'était un dimanche soir, les magasins étaient fermés et il n'avait pas de chaussures de randonnée. Michel, son père, se souvint alors qu'il avait précieusement gardé celles avec lesquelles il avait fait le GR20 quand il était gamin. De gros souliers de cuir, inusables. Il les descendit du grenier en les regardant comme des reliques. La pointure allait parfaitement. On boucla les sacs à dos : 25 kilos pour Michel, 15 pour Christiane, 12 pour Robin et 8 pour la petite Tiana.

Le rendez-vous avec les autres avait lieu tôt le lendemain, au pied des sentiers. C'était le bon docteur qui l'avait imposé : il n'avait qu'une semaine de vacances et espérait bien la rentabiliser. Et la petite troupe suivit.

Mais il avait aussi décidé de prendre un sentier non balisé... Or, à la vitesse à laquelle il avançait, il était bien difficile de suivre. Soudain les chaussures de Robin, celles du GR20, montrèrent des signes de fatigue ; les trente années passées dans le grenier avaient fini par fragiliser le cuir qui craquelait en surface et la semelle commençait à se détacher sournoisement... Michel, se sentant coupable, les échangea contre les siennes et Robin se remit à gambader derrière le bon docteur. Il faut dire que sa fille était très mignonne et ne manquait pas d'humour en maugréant contre son père qui n'attendait pas le reste du groupe : « La solidarité du randonneur ! Tu parles d'une solidarité ! »

Tiana s'était fait de nouvelles amies et était étonnante d'agilité. Mais Christiane et Michel étaient ralentis à cause de ces satanées chaussures qui rendaient l'âme. Rapidement ils se retrouvèrent seuls ne sachant pas où les autres étaient passés. Et, alors qu'ils étaient sur un pierrier fort pentu, les chaussures de Michel éclatèrent littéralement. Avec une émotion non contenue, ce dernier déposa un baiser sportif sur chacune d'elles et les enfuient pompeusement sous un tas de cailloux. Ce n'était pas son habitude de laisser quelque chose en montagne mais là il n'avait vraiment pas le choix. Que Dieu ait leur âme ! Et il mit ses tongs...

C'est Anny qui, s'apercevant qu'ils ne suivaient plus, vint à leur rencontre pour leur indiquer le chemin. Michel et Christiane la mirent alors au courant de leur mésaventure. Il fallait abandonner. Il fallait redescendre par le plus court chemin, rattraper la route, rejoindre le village le plus proche et acheter de nouvelles chaussures. On se retrouverait le lendemain soir au refuge.

Michel décida alors d'aller chercher Robin qui était loin devant avec la fille du bon docteur... Le temps étant doux et ensoleillé, Christiane et Tiana attendraient là. Il prit alors les chaussures de sa femme (heureusement ils ont tous la même pointure dans la famille), laissa sur place son sac à dos et, allégé et mieux chaussé, partit d'un pas rapide avec Anny rejoindre le petit groupe de tête. L'attente fut pourtant interminable et la météo commençait à se gâter.

Enfin le revoilà avec son fils qui bougonnait. Il rendit les chaussures à Christiane et renfila ses tongs. Bien vite ils retrouvèrent un chemin qui descendait vers le petit village espagnol. La pluie se mit alors à tomber et de plus en plus fort. Ils se protégeaient avec leurs capes imperméables mais Michel avait beaucoup de mal à dévaler la pente caillouteuse et glissante avec ses tongs. Soudain, déséquilibré par son sac à dos, il tomba à la renverse mais, empêtré dans sa cape de pluie qui retenait son sac prisonnier n'arrivait pas à se relever. Christiane avait beau le tirer de toutes ses forces, ce fut sans succès et Michel, à la manière d'un gros bison, dut se balancer sur le flan pour se donner de l'élan et pouvoir se redresser sur ses pattes. Il était trempé, dégoulinant et faisait vraiment pitié à voir. D'ailleurs les quatre étaient pitoyables.

Le tonnerre se mit à gronder et les éclairs balafraient le ciel de plus en plus sombre. Enfin le chemin s'élargit et ils croisèrent quelques 4X4. Michel eut alors l'idée de faire du stop. Personne ne pourrait refuser de les secourir. Effectivement la première voiture qui passa s'arrêta mais il y avait trois jeunes à l'intérieur et ils ne pouvaient donc en dépanner qu'un seul. En revanche, ils proposaient de charger tous les sacs à dos.

C'est ainsi que Michel monta dans le 4X4. Sauvés ! Ils étaient sauvés ! Les jeunes lui proposaient même de le déposer à sa voiture, ainsi il ne lui faudrait que peu de temps pour revenir récupérer femme et enfants. Et ils se séparèrent...

Au bout d'un moment Tiana se mit à pleurer de peur et d'épuisement. Christiane proposa alors aussi d'arrêter une voiture pour qu'on les descende au premier village, Michel ne pourrait pas les louper. Un homme s'arrêta pour leur rendre ce service. Or soudain le chemin forma une fourche et l'homme leur demanda alors dans quel village ils devaient se rendre... Lucide, Christiane répondit que c'était dans le plus proche des deux et l'homme tourna à gauche et les déposa à l'entrée du petit bourg désert. La nuit commençait à tomber.

Ne voyant pas Michel arriver, Christiane avisa une petite auberge espagnole. Elle y entra, suivie de ses deux enfants, et se surprit à raconter toute son histoire dans la langue de Cervantes ! Les mots venaient tous seuls, se bousculaient : elle demandait qu'on prévienne la guardia civile. La dame les fit asseoir : il y avait match de foot à la télé. Elle leur apporta un gros bol de soupe. Christiane protesta : « Pero no tengo dinero, no mismo una peseta ! » La dame lui répondit que « no problema » : elle avait téléphoné à la guardia civile, justement son mari s'y trouvait et il allait bientôt arriver. En effet les jeunes qui l'avaient pris en stop avaient mis un point d'honneur à ne pas le lâcher tant qu'il n'aurait pas rejoint sa petite famille. Les retrouvailles furent émouvantes et joyeuses. Ils décidèrent pourtant que leur aventure s'arrêterait là ; ils téléphoneraient de Bordeaux au refuge pour prévenir les autres.

Mais quand ils téléphonèrent, la ligne sauta pour cause d'orage !

7

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Plan B

Nicolas Juliam

Je me revois entrer dans la douche, tranquillement, en sifflotant. Je me souviens aussi de cette irrésistible envie de fumer. Celle qui vous tombe dessus n'importe où, n'importe quand. Et faut... [+]