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Lueur de passé

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Simone était partie dans l'urgence la nuit aux trousses , des pantoufles aux pieds , les yeux embrumés. Elle marchait et courait à moitié se retournant quelquefois ; la nuit était toujours là et le bruit aussi. Ce bruit étranger dont elle cherchait vainement l'identité depuis qu'il avait surgi dans la chambre à côté . Elle n'avait pas osé se lever tout de suite pétrifiée par ce son nouveau. Le bruit du vent dans les arbres la nuit, elle connaissait; le bruit de la charpente qui craque, elle connaissait mais le bruit de la chambre d'à côté...il avait été subit, violent, envahissant. Brutalement tout l'espace occupé s'était rétréci jusqu'à la prendre dans un étau, l'écraser. Ce bruit la prenait à la gorge et l'étranglait ; elle tenta de crier. Malgré ses efforts elle ne parvenait pas à ouvrir la bouche.
Soudain venue du fond de ses entrailles une force la précipita hors de la chambre ; il fallait trouver ses enfants et les mettre à l'abri. Ses enfants fruits de son amour pour Michel ; le seul ,
l'unique , le vrai , le grand. Mais le couloir ne lui offrit qu'un vide interminable .
Dans cette solitude et poussée par la peur elle avait dévalé l'escalier ; dehors le froid et la nuit de connivence la tiraillaient en tous sens.
Dans le parc sous un rai d'étoile elle aperçut soudain une
forme qui lui sembla familière.
- s'il vous plaît aidez moi . Elle commença par chuchoter , puis haussa le ton jusqu'à hurler .Sans
attendre de réponse .
Elle poussait cet appel désespéré au rythme de ses pas chancelants .Au bout de l'allée la grille du jardin fermée à clé l'emprisonna définitivement dans le silence. Elle se tut. Le bruit avait disparu de l'espace et de sa tête sans emporter la peur. Le silence sombre du dehors était tout aussi inquiétant. Elle se blottit contre un buisson, accroupie sur la mousse , elle ferma les yeux.
Lorsque le soleil tenta d'apparaître , des ombres dansaient autour d'elle qu'elle chassait à grands gestes désarticulés. Pour leur échapper elle remonta l'allée et bifurqua à gauche sans voir la maison enrobée de la pénombre tiède du petit matin.
-y a quelqu'un? Je cherche mon mari, vous l'avez vu? Mais répondez bon sang, répondez!
La question n'avait pas de vrai destinataire mais c'était une vraie question qui ouvrait sur la colère. Cette colère la portait à la recherche de quelqu'un qui l'aiderait.
Le soleil maintenant éclairait sans retenue la pelouse, l'allée, la maison. Simone n'y voyait pas clair pour autant. Son esprit enfoncé dans les méandres du passé appela en vain:
-Michel, Michel...
Un instant elle s'interrogea sur ce Michel qu'elle appelait. Elle s'arrêta ; marcher ou réfléchir.
Son cerveau altéré ne lui offrait plus que ce choix. Elle avait beau forcer sa mémoire et regarder la douce lumière du petit jour son esprit flottait encore sur des lueurs de souvenirs . Rien ne ressemblait à ce qu'elle connaissait . Derviche tourneur, elle scrutait les alentours. Emportée comme une toupie , elle s'écrasa au sol. Elle resta longtemps à humer la terre chaude ,le regard éteint , tout son corps aplati et vide. Vide comme son esprit était vide . Seul le souffle de la vie
circulait encore en elle qui au bout d'un temps qu'elle n'aurait su compter lui fit lever la tête.
Il n'était plus question de bruit connu ou inconnu. L'urgence était autre . Identifier le lieu , renouer avec le temps, trouver un visage aimant.
-Michel ?
Elle crut apercevoir Michel, son Michel . Celui qui malgré le temps facétieux habitait encore dans son coeur et sa tête; celui qui avait gardé ce visage de bel homme épanoui qu'elle avait
adoré. Celui que le monstre aux multiples voix et multiples visages qui mangeait ses neurones n'avait pas entièrement délogé de son cerveau usé. Celui qui habitait son âme et, pour elle, n'avait pas changé.
- Michel, attends moi! Pourquoi tu ne m'attends pas, tu ne m'aimes plus?
L'amour tel un ressort la dressa sur ses jambes et suivant le grand manteau noir de Michel elle se dirigea vers la maison. Elle poussa la porte sans plus savoir pourquoi . Dans l'entrée elle croisa une femme en chemise de nuit , mal coiffée et le visage souillé de terre . Effrayée elle se mit à crier et trépigner lui enjoignant de partir mais l'autre ne bougeait pas ; elle se contentait de singer Simone dans son agitation et ses cris. La terreur l'envahit et saisissant la statuette exposée à sa
droite Simone la précipita vers l'effrontée qui se brisa en mille morceaux dans un vacarme cristallin.
Alertée par le bruit Marie, le visage décomposé déboula du fond du couloir.
-maman, maman mais enfin pourquoi casser ce miroir, et où étais – tu ? On te cherche depuis ce matin; le petit déjeuner t'attends, tu m'as fait une peur, tu n'imagines pas...
Simone, hagarde fixait la jeune femme. Marie composa un numéro sur son portable .
- chéri...
Au même moment sur le perron une sonnerie de téléphone avait fait sursauter Simone et un grand manteau était apparu dans le contre jour de la porte.
-Michel, Michel...
Mais non maman, papa est mort, tu sais bien, c'est Charles mon compagnon.
-Marie, ce n'est plus possible déclara Charles exténué...nous devons en reparler.
Les mots de Charles et le désespoir qu'il afficha ramenèrent Simone à une réalité temporaire.
-Marie...ton père me manque tant!
Tout en serrant sa fille, elle regarda son gendre et elle sut qu'elle était à l'aube d'une nouvelle vie, qui se déroulerait ailleurs et dont elle n'aurait pas longtemps conscience.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Marie Mauve ! Je relis avec plaisir votre TTC de la Saint-Valentin que j'ai bien apprécié !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Joseph · il y a
Bravo pour texte, votre sens de l'écriture... Je vous propose de venir voir mon "Désir de mouvements" Bonne journée,
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Françoise Grand'Homme · il y a
La mémoire défaille, devient folle, entraînant au bord du gouffre la vieille femme.
Une histoire qui nous précipite vers la folie d'un amour en miettes d'oubli.

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Jean Calbrix · il y a
Un texte qui nous embarque dans les errances d'une vieille femme perdant ses repères et vivant son passé. Bravo, Marie, d'avoir si bien créé cette atmosphère intrigante et inquiétante qui se passe dans la tête de la vieille dame. Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet en compète printemps si vous en avez le temps http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.

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Lalienat · il y a
Toutes mes voix pour ce cri d'amour... J'ai été captivée.
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Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Merci infiniment de l'avoir entendu.
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Gil · il y a
Une histoire d'amour fou, ou plutôt une folle histoire d'amour, ou encore l'histoire d'amour d'une folle... Un belle histoire très bien écrite en tout cas.
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Miraje · il y a
Il n'y a rien de pire qu'un bruit qui court ☺☺☺ !
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Charles Dubruel · il y a
réel ??
beau, 5 voix

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Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Je n'écris que des fictions, beaucoup plus amusant que de raconter sa vie, se mettre à la place d'un personnage complète le travail d'écriture dans le plaisir de créer. Merci pour vos commentaires.
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Charles Dubruel · il y a
vous avez entièrement raison .
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Paul Thery · il y a
bien observé, bien écrit... Je vote sans hésitation
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Corinei · il y a
dure mais c'est la réalité. On dirait du vécu. Passez voir au plaisir de vous lire Sam http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sam-2
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Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Heureusement pour moi ce n'en est pas, juste l'observation de quelques personnes mal dans leur tête. Merci d'avoir lu et commenté. Je passe voir...
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Corinei · il y a
Heureusement mais comme vous j'ai connu des personnes manipulées et détruites
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