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Qualifié

Aujourd’hui c’est la quille, une retraite bien méritée.
Je me présente, Luck, berger malinois. On m’appelle ainsi à cause de mon maître qui ratait tous ses anniversaires. Une sorte de malédiction, d’abord la chasse au dahu, quand il chope une double otite à errer dans le brouillard. Il a huit ans.
Deux ans plus tard, son père lui offre une nuit en refuge. Au petit matin impossible d’ouvrir la porte, la congère agglomérée durant la tempête bloque les issues.
Pour son baptême de parapente, il a quinze ans, le vent forcit, le plaque contre la roche. Mon maître est sauvé in extremis, la trouille de sa vie.
Mais le jour de sa majorité, comme par magie, le destin s’éclaircit.
Je me souviens, on m’avait planqué dans un grand carton et quand mon maître a ouvert la boîte, j’ai tout de suite compris qu’on serait lié à jamais, deux potos à la vie à la mort. Il a ouvert les bras, j’ai sauté dedans et on ne s’est plus quittés. D’où mon nom de Luck, la chance, parce que ce jour-là, la vie de mon maître a vraiment changé.
La mienne aussi a été sympa. Tout petit, je passais mon temps à jouer. On testait mon équilibre sur une planche à roulettes ou une balançoire, on me faisait passer dans d’improbables entrelacs de rondins, sur des ponts de corde, entre des bassines d’eau. On surveillait mon alimentation, mes yeux, parce que ma vision devait être parfaite, mes oreilles et tout ce que la pudeur m’oblige à taire.
Il paraît que je suis un pur produit, un chien de race dont les parents ont été triés sur le volet pour leurs talents. L’odorat de mon père et la curiosité de ma mère. Des ancêtres connus pour leur vigueur et leur audace. Une lignée de héros, certains décorés de croix, comme les hommes. J’ai un cousin chez les militaires, il porte un treillis et des lunettes à infra-rouge, la classe.
En grandissant, les jeux se sont compliqués, ça plaisait à mon maître et aux enseignants. Ils testaient mon endurance et ma ténacité. J’étais promis à un bel avenir, chien sauveteur en situation d’avalanche.
Ils cachaient un morceau de tissu bleu qu’ils appelaient la chaussette. Comme je trouvais le jeu rigolo, je la récupérais toujours sur le rebord de la fenêtre, sous une pierre ou dans le gant de mon maître. Ce n’était pas difficile, ils avaient l’air content de moi, et d’eux aussi.
J’adorais jouer dans la neige. Je savais dénicher le tissu sous la couche épaisse tombée la veille, un tapis moelleux qui scintillait sous le soleil. Je le sentais d’instinct, un truc que n’ont pas les humains, et je retrouvais toujours le morceau d’étoffe.
Avec mes poils drus qui me protègent de tout, une vraie pelisse, je n’avais jamais froid. Un jour, un gars s’est enfoui dans un tunnel creusé exprès dans la poudreuse. Ils m’avaient distrait pour cacher la ruse. Puis ils m’ont demandé de chercher, et bien sûr j’ai trouvé. J’aboyais, ça résonnait dans la vallée, je grattais comme un forçat en cavale, et j’ai tiré sur la manche de son anorak, elle a craqué mais mon maître m’a offert une friandise. Il m’en donnait toujours quand je réussissais un exercice. Pourtant je ne grossissais pas parce que je me dépensais beaucoup, il faut toujours que je sois en mouvement, il était très strict sur ma nourriture, croquettes et compléments alimentaires pour mes muscles et ma silhouette. Je suis assez beau mec dans le genre malinois.
Après deux années d’apprentissage, ils ont décrété qu’on était prêt à aller sur le terrain. Là, les choses sérieuses ont commencé.
Je me souviens de mon premier vrai sauvetage.
Il avait fait un temps de chien, si je puis dire, du vent en rafales toute la journée, une purée de pois à couper au couteau et une espèce de grésil à glacer les sangs. Malgré ça, des touristes qui se croyaient malins sont partis skier hors-piste. Le soir, aucun n’était rentré au bercail. Ils étaient trois, dont un adolescent. Ils avaient déclenché une avalanche. Un barouf du diable, on aurait dit la fin du monde.
On m’a passé mon harnais rouge et je suis monté avec mon maître dans l’hélicoptère. Je n’en menais pas large, c’était la première fois et je ne faisais pas le fier. Quand on m’a accroché au filin, mon maître m’a pris dans ses bras, il s’est attaché aussi. Je tremblais.
À l’arrivée, j’ai cru qu’ils avaient organisé un grand jeu. J’ai reniflé un vêtement et les hommes ont balisé les contours du chantier. Il faisait nuit noire. Sous les voix étouffées, je sentais l’émotion qui montait. Un mélange de peur et d’impatience.
Alors j’ai fait comme d’habitude, j’ai creusé comme un fou. La neige formait une croûte glacée. Je sentais que ça remuait dessous mais je ne savais pas où. Pour le jeu, ils avaient fait fort, c’était beaucoup plus difficile qu’à la maison des sauveteurs. À un moment tous mes sens se sont affolés, j’ai aboyé, flairé, fouillé. Mon maître m’encourageait « vas-y Luck, tu es le meilleur » et tous les sauveteurs foraient avec des bâtons.
Soudain, j’ai mordu un bout d’anorak et j’ai tiré de toutes mes forces. Il n’a pas craqué cette fois et j’ai sorti le jeune qui pleurait comme un bébé. Une heure après, les trois skieurs étaient au chaud dans l’hélico, emmaillotés dans les couvertures de survie. J’ai eu droit à double ration de friandises.
Des expéditions comme celle-là, je ne les compte plus. Parfois ça finissait mal, fichue journée quand on sortait un blessé, ou pire. Je préfère ne plus y penser.
Ce matin je ne vais pas travailler, ils disent que j’ai fait mon temps. Je vais avoir un copain fringant pour accompagner mon maître qui est plus jeune que moi, c’est comme ça chez les chiens, le temps compte davantage.
Le soir, mon maître me fera des caresses et mon copain me racontera ses aventures.
Mais au fait, où ont-ils caché la chaussette bleue ?

PRIX

Image de Printemps 2019
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Fred Panassac · il y a
Une retraite bien méritée pour Luck, soldat d’élite pacifique.
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Gina Bernier · il y a
Heureusement que nous avons nos chiens pour les sauvetages en montagne mais pas que...aider les personnes non voyantes, ceux qui ne peuvent se déplacer... Ils servent également de cobayes pour des choses futiles et ce n'est pas bien....Merci pour ce texte.+5 Chantal Sourire
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Samia.mbodong · il y a
Comme d’habitude un très beau texte ici sur nos amis les chiens.
Bravo et merci je soutiens.

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Chantal Sourire · il y a
Merci Samia !
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EmmaBlue · il y a
Sympa ce Luck, bravo pour les bons et loyaux services !
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Zouzou · il y a
' chiens perdus sans collier.Merci Chantal, toutes mes voix ...
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Teudor Abarjèro · il y a
En cherchant on trouve des trésors comme votre héros de l’histoire
Good luck -;)

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Françoise Mornas · il y a
Très joli texte, mes voix !
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Gérard Le Gal · il y a
Joli texte qui a du chien !
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Chantal Sourire · il y a
Wouaff ! et merci !
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Marie Quinio · il y a
J'ai beaucoup aimé !
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DUCIMETIERE · il y a
Très beau texte, comme d'habitude !
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