Luc

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En compétition

Je veux écrire la vie : dire l'amour et la désespérance, les rires et les deuils, l'ironie du sort et le déchirement des départs, bien mélanger le tout jusqu'à perte totale de signification  [+]

Image de Été 2021
— Des travaux ! marmonne Luc, de mauvaise humeur. Il ne manquait par plus que ça !
— C'est juste une petite déviation, et de toute façon, on est en avance, tempère Jasmine, qui vérifie son maquillage dans le miroir de courtoisie.
Elle a l'habitude. Chaque fois qu'il revient en visite chez ses parents, Luc est d'une humeur exécrable. Jasmine, elle s'en fiche, elle les trouve gentils Robert et Nicole, et elle aime ces « journées de vieux », comme dit son mari, lentes et reposantes, l'apéritif pris solennellement au salon, où la table basse est en bois précieux, ce qui fait qu'on est obligé de garder son verre à la main, puis le repas, chaleureux et interminable, le café et la « petite promenade digestive » qui consiste en un tour laborieux – Nicole marche avec difficultés depuis son opération – de leur lotissement, avec à chaque maison les éternels commentaires sur ceux qui sont « arrivés en même temps que nous », et les autres, qui « ne sont pas là depuis longtemps, ça fait quoi ? Douze ans, Robert ? »
— Ils nous font passer par le centre du village, explique Luc en apercevant l'église.
Effectivement, ils débouchent sur la place centrale, avec un monument aux morts, fleuri, un petit parc, fleuri aussi, une pharmacie, ouverte, et une boulangerie, fermée.
— On ne passe jamais par ici, constate Jasmine.
— Non... Ça fait des années que je ne suis plus venu...
Luc est pensif soudain. Brusquement, il braque à droite et se gare entre deux voitures.
— Je vais te montrer l'école de quand j'étais petit.
L'école est vieillotte, recroquevillée sur ses murs écaillés, sa cour bétonnée, déserte, avec un portique de jeux flambant neuf, qui n'existait pas à l'époque. Jasmine pose quelques questions, gentilles, qui agacent Luc. Ils reviennent vers la place. Luc se souvient d'un si long chemin, de la grille de l'école à la boulangerie. En réalité, il y a à peine cent mètres. Et la boulangerie « Au Pain Doré » est toute noire, avec un volet métallique devant la porte.
Luc ferme les yeux, et repart trente ans en arrière.
— Même pas vrai !
— Bah si ! Tu paries ?
— Ben, on vient avec toi, et on verra bien !
— Bah oui ! Vous z'avez qu'à venir !
Les trois gamins entrent dans la boulangerie.
— Bonjour Luc, dit gentiment la boulangère. Un petit pain carré coupé, comme d'habitude ?
Luc acquiesce de la tête, vigoureusement, et lance un regard plein de défi à ses amis.
— Ce sera tout, bonhomme ?
— Non, et aussi un pain au chocolat.
— Un pain au chocolat... Voilà !
Adroitement, la jeune femme glisse le pain au chocolat dans un petit sachet en papier, pince les deux extrémités de l'ouverture du sac et le fait tourner sur lui-même. Elle sourit aux enfants.
Luc se hisse sur la pointe des pieds pour attraper les deux sachets qu'elle a posés sur le comptoir, dit poliment au revoir et sort du magasin, accompagné de ses copains médusés.
— Et alors tu payes jamais ? demande Paul.
— Jamais, affirme Luc qui a ouvert son cartable et y tasse le gros pain.
— Et tu prends tout ce que tu veux ?
— Hu hu, dit Luc, la bouche pleine de pain au chocolat.
— T'as vraiment sauvé sa fille ?
Luc déglutit.
— Bah oui. À la rivière, un jour, sa fille, c'est un bébé, hein, elle s'est un peu noyée, et moi je l'ai sorti.
— Elle était mouru ?
— Bah non, explique patiemment Luc, sinon j'aurai pas tout gratuit dans la boulangerie !
— Logique, reconnaît Paul.
— T'es super courageux, quand même !
— Hu hu, dit Luc.
— Tu m'en files un bout ? quémande Philou.
— Bah non, si t'en veux des pains au chocolat, t'as qu'à sauver la fille de la boulangère aussi !
— Logique, répète Paul.
Les gamins s'éloignent dans la lumière safran de l'après-midi finissante.
Luc secoue la tête comme pour dissiper un rêve, et prend soudain la main de Jasmine, qui pense que voir son ancienne école l'a calmé, et que ce n'est pas plus mal.
Une demi-heure plus tard, ils sont assis dans le salon. Nicole arrange inutilement des Tuc rebelles dans un ravier en cristal, seul survivant de leur vaisselle de mariage. Robert débouche avec difficulté une bouteille de mousseux, refusant d'un air outré l'aide de son fils. La conversation roule sur le temps qu'il fait et le temps qui passe, ce monde qui change sans cesse, et ces choses qui sont bien toujours pareilles.
— Tiens, dit Luc, on est passé par le village, avec la déviation... La boulangerie est fermée ?
— Oh, oui, ça fait des années... C'était une très bonne boulangerie, explique Nicole à l'intention de Jasmine. Du bon pain, et de très bons gâteaux. Et puis, ils étaient gentils comme tout. Je me souviens que, oh, Robert, comment s'appelait-elle déjà ? La petite boulangère ? Non, c'est pas ça, mais bon... Cette dame était très gentille : elle gardait toujours du pain pour le père Guston, qui avait les chevaux, tu te souviens, Luc ? Du père Guston ? Et puis elle donnait le pain de la veille à ceux qui n'avaient pas de quoi... Et nous, elle nous arrangeait bien aussi, parce qu'à l'époque, nous, avec la teinturerie, on n'avait le temps de rien : donc on avait un arrangement : Luc passait prendre le pain en sortant de l'école, et puis un petit quatre-heures pour lui, un pain au chocolat, je me souviens de ça, et on payait fin de semaine pour le tout...
— Et pourquoi ils ont fermé ? insiste Luc.
— Ah, tu n'as pas su... C'était horrible. Leur fille est morte. Elle s'est noyée, ici plus bas, on a retrouvé son corps dans la Meuse. On n'a jamais bien su ce qui s'était passé... Hein, Robert ? Pauv' gamine, elle avait quoi ? Vingt ans ? Les parents ne s'en sont jamais remis... Mais ne t'inquiète pas, il y a une nouvelle boulangerie sur la route de Farenssart, papa y a pris des gâteaux, pour le dessert, ils sont très bien aussi. On a de la chance pour ça !
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Image de Marie Mawhin
Marie Mawhin · il y a
Un contraste assez saisissant entre les vantardises innocentes de l'enfance (monde où tout est un peu magique) et puis la dureté de l'existence réelle, à laquelle pourtant les adultes s'habituent bien (comment vivre sinon?) Dense et percutant!
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Olivier Descamps · il y a
Un commerce qui ferme. Un autre qui ouvre. Il y aura un dessert ! Que Luc ne s'inquiète pas. Les gâteaux sont très bien aussi. La vie continue. Belle lecture encore une fois ! Je reclique sur " j"aime" !

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